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LES GRIS DE PARIS ET LES CRIS ÉTRANGERS.
Les cokneys des bords de la Tamise ont accordé aux crieurs ambulants cette attention froide et minutieusequeles Anglais accordent volontiers aux divers aspects delà vie populaire. Nous avons sous les yeux un petitlivre où de gracieuses illustrations commentent un texte consacré, — singulier rapprochement! — aux cris etaux édifices publics de Londres. La disposition de ce petit ouvrage est assez ingénieuse. A chaque type demarchand correspond une gravure représentant, au premier plan, le crieur, et à l’arrière-plan un monument,une rue de la ville anglaise. Ainsi le marchand de rhubarbe, costumé à l’orientale, promène ses balances et sapharmacie portative devant l’élégant portique de YEast-India Ilouse. Derrière le marchand d’oranges, jeune etrobuste paysan, se dessine la colonnade de Royal-Exchange. Un marchand de cages pousse son cri : Buy a cageforyour fine singing bird! « Achetez une cage pour votre bel oiseau qui chante ! » devan t Mansion-House. Un jeuneItalien, marchand de statuettes, a déposé son étalage sur une borne, dans Trafalgar-square. Le marchand depommes de terre bouillies est posté par une froide journée d’hiver dans Charing-Cross, au pied de la statuede Charles I". La neige étend sur l’elfigie de l’infortuné monarque un blanc manteau « symbole de l'innocence»,comme le remarque l’auteur du texte anglais. Une jeune et souriante bouquetière offre ses fleurs aux passantsdevant les sombres murs de White-flall. La laitière passe, ses seaux à la main et coiffée d’un petit chapeaud’homme, devant Westminster-abbey. Le marchand de gâteaux agite sa sonnette tout près du débarcadère deNorth-Western railway. Toutes ces figures sont dessinées avec une vérité naïve, et portent au plus haut degréle cachet de la nationalité britannique. Au temps d’Addison, les cris des marchands ambulants de Londres avaient,dit-on , un caractère si remarquable, qu’on les trouve souvent décrits dans le Spectateur. Addison mentionneentre autres la chanson de Collys molly Puff, et un célèbre acteur de l’époque, Schuter, égaya souvent desmasses d’auditeurs par une habile imitation de ces cris. Ceux-ci, d’ailleurs, n’ont pas été étudiés seulement aupoint de vue littéraire; un musicien anglais, William Gardiner, membre de l’Académie de Sainte-Cécile, àRome, et de l’Institut historique de France, en a recueilli les modestes cantilènes. Il convient de mettre à profitles précieuses indications qu’il nous offre sur les cris anglais. On y peut distinguer trois catégories, suivant(jue les cris désignent les denrées alimentaires , les objets d'agrément, les objets d'utilité domestique.
Parmi les denrées alimentaires que produit l’Angleterre, les laitages, on le sait, tiennent une grande place.Aussi un des cris les plus caractéristiques des rues de Londres est-il celui de la laitière : Mi-eau , mi-eau!Mi/kbelow, maids, mi-eau , mi-eau! «Du lait, du lait en bas, jeunes filles 1(1) » (Cris notés, série K, n° 60.)A l’heure du déjeuner surtout, cet avertissement trouve des oreilles assez complaisantes. Il en est de uràinode celui du boulanger annonçant ses petits pains chauds, ses Muffeens! hot rolls, hot rolls, muffeens! « Toutchauds! tout chauds! muffeens ! » (Cris notés, série K, n°61.) Le cresson, cette herbe salutaire dont l’usagematinal est recommandé aux personnes atteintes d’humeurs noires, le cresson est ordinairement vendu parde jeunes filles qui l’ont cueilli dans la campagne et qui poussent d’une voix argentine un cri assez mélodieux :Watcr cresses ! water cresses ! Buy my nice ivater cresses ! « Cresson de fontaine ! cresson de fontaine ! Achetezmon bon cresson ! » (Série K, ri° 62.) Le marchand de journaux n’est guère à sa place parmi les débitants dedenrées alimentaires. Cependant la lecture du journal, nourriture plus ou moins spirituelle,, accompagnetoujours, et même complète en quelque sorte le déjeuner d’un bon Anglais. Voici le cri de cet industrielannonçant ses feuilles encore humides : Great neivs! extro'rdnary news, in the London Gazette ! « Grandenouvelle, nouvelle extraordinaire, dans la Gazette de Londres! » (Série K, n° 63.) Dans les froides et tristessoirées d’hiver, une rencontre fort agréable pour les badauds de Londres est celle du marchand de painsd’épices parfumés au gingembre et tout chauds. Hot spiced gingerbread ! ail hot! ail hott! ail hot! « Paind’épices chaud au gingembre! tout chaud! tout chaud! tout chaud! » (Série K, n° 64.)
Les pâtissiers ambulants sont très nombreux à Londres, et ils ont la veine très musicale, comme l’avaientautrefois les nôtres. L’un d’eux annonce ses buns, petits gâteaux portant le signe d’une croix et recherchéssurtout le vendredi saint, sur un petit thème gracieux et bien rhythmé : One a penny, two a penny, hot cross
(1) Les cuisines, i\ Londres, étant souterraines, la laitière, par cesmots : Du lait en bas, jeunes filles! invite les servantes à y descendrepour y recevoir le lait qu’elle leur apporte. Quant au cri de : Mi-eau,
mi-eau ! ou Mi-lio, mi-ho ! que quelques voyageurs français ont pris àtort pour une imitation du miaulement du chat, il signifie probable-ment Milh oh ! mil h oh !