12U LES CRIS DE PARIS ET LES CRIS ÉTRANGERS.
le cri (le : Fruhs! blaue Blome, grime Krânz ! « Fleurs bleues, vertes couronnes! » Ne distingue-t-on pas làla mesure à 3/8 ?
» Un effet comique résulte de l’accent de tristesse avec lequel se fait entendre le cri de : Eier, Karto/flc ,tvohlfeil! Eier, Kartofflel « Œufs ! pommes de terre à bon marché ! Œufs ! pommes de terre ! » Le moLif de cetteespèce de récitatif [halbsingen) des crieurs de rue est facile à deviner ; ils veulent être entendus de loin, c’estpourquoi ils joignent le son aérien ( luftig) à la parole sèche, qui se perd rapidement. Us ont ainsi 1 avantagede pouvoir soutenir plus longtemps le cri; car la parole est saccadée ( ruckt ), mais le son glisse (gleitel) (1). »Ce cri est tout l’opposé de celui qu’on observe dans une autre grande capitale où les colporteurs de vases defer-blanc, utilisent la Cachucha; je veux parler de ce cri, si souvent entendu : So grote kaffeekann , kost montice Sechsling! « Les grandes cafetières, deux schellings! » (Cris notés, série K, n° 55-59.)
Quoique présentées d’une manière légère et plaisante, les observations qui précèdent montrent assez claire-ment que la forme musicale qui nous occupe trouve, dans l’instinct poétique des populations allemandes, lesconditions les plus favorables. Toutefois il y a beaucoup de cités germaniques ou la police accorde si peu deliberté au petit commerce, ou du moins l’assujettit à des lormalités tellement sévères et minutieuses, que lenombre des marchands ambulants va toujours en diminuant, et quel eKaufruf, c’est-à-dire le adage, n’y faitentendre que de rares et insignifiants appels. Ces restrictions, d’ailleurs, ne s’appliquent point aux grandescapitales, comme par exemple, Vienne (2) et Berlin (3).
L’Angleterre est-elle, sous ce rapport, mieux partagée que l’Allemagne? Sans décider celte question, on peutdire que Londres est une des villes où le cri public revêt les formes les plus variées. .
(1) Louis Kûhler, Die Mélodie der S proche, p. 9.
(2) On a vu, au chapitre VI, que les principaux types de la classenombreuse des revendeurs de Vienne ont élé spirituellement reproduitspar le crayon d’un habile dessinateur, le professeur Brand. Dans cellecurieuse galerie de,portraits, nous voyons le petit pâtissier vendre scsBrctzenbàch, ou craquelins, enfdés à une longue perche, en jouant duchalumeau ; le marchand de gros saucissons de Cologne crier : Salamiilaliani ! ou, en langue allemande : irnhchc Würsle hauf! a Achetezdes saucissons welches ! » le marchand d’encre, son baril pendu au côté,dire simplement: KauflDinlcn! « Achetez de l’encre ! » le marchandde fromage de lait caillé crier à haute voix : Poinc ! poine ! Le bosselicrambulant qui vend des soufflets, des souricières, des râpes à légumes,va criant, comme faisaient autrefois les gens de la même profession enFrance : MausfuUcn ! Blasbàlgc! « Mort-aux-rats, soufflets! » La petiteposte n’a pas un accompagnement de cornet comme dans le charmantLied de Schubert, mais un accompagnement de l’espèce de crécelleque l’on voit dans les mains de nos marchands de gaufres. Que de typescurieux et variés! Les Croates qui vendent de la toile ou des oignons;t’Esclavon qui colporte des nattes; le marchand de chapelets qui a lamine d’un sacristain ; le coupeur de paille, la meunière, la laitière, lavendeuse d’escargots, etc.; puis enfin le veilleur SorltUvacii 1 er), muni desa grande hallebarde. Celui-ci, en pays étranger, ne compte pas encoreau nombre des types disparus. Il est resté en possession de ses fonctionstant en Allemagne qu’enEspagneeten Angleterre.Dans les villes, bourgset villages d’oulre-Rhin, de même que dans plusieurs parties de l’Alsace,on l’entend crier à minuit le couvre-feu en répétant ce petit verset po-pulaire :
Ilôrt ihr Herrcn lasst cttcb sagen,
Die Glocke liât zwûlf gcschlugen,
Iiewahrct das Fcuer und das LichtDamil Niemand kein Schaden geschicht.
Lobet Gott den Herren I
(Écoutez tous, messieurs, ce que je vais vous dire. La cloche a sonnéminuit; veillez au feu et à la lumière, afin qu’il n’arrive malheurà personne. Le Seigneur soit loué I)
A trois heures du matin, il en dit un autre pour annoncer le jour :Hôrt ihr Herren und lasst ei.cli sagen,
Die Glocke liât drci Uhr gesclilagon,
Der Tag vertreib die finslere Nacht.
Ihr lichen Herren seid munter und vvacht.
Lobet Gott den Herren!
(Écoutez tous, messieurs, ce que je vais vous dire. La cloche a sonnétrois heures; le jour chasse la nuit obscure. O vous, mes bonsmessieurs, éveillez-vous et soyez joyeux. Le Seigneur soit loué 1 )
A Copenhague, sa chanson est encore plus longue, ou, pour mieuxdire, c’est un véritable cantique composé de dix strophes, une pourchaque heure, et toujours terminées par ce refrain :
Baag og beed,
Thi liden gaaer;
Jaenk og Klrar,
Du beed ei naar.
(Veillez et priez, car le temps marche; pensez-y, vous ne savez quandil s’arrêtera.)
Voici la strophe qui se chante à dix heures : « Si vous voulez savoirl’heure, époux, filles et garçons, il est à peu près le temps où l’on va semettre au lit. Recommandez-vous donc à Dieu ; soyez prudents, prenezvos précautions, songez à la lumière et au feu. Noire horloge vient desonner dix heures. »
(3) Hoffmann, dans le conte de La fenêtre du coin du cousin,parle longuement des revendeurs et des revendeuses peuplant le marchéde Berlin, qu’il apercevait de sa fenêtre. Il nous fait voir en ce lieu sipittoresque et si animé des dames de la halle, dont le langage lliuri ledispute en éloquence à celui des dames de la halle de la capitale pari-sienne. « Les pointes des fruitières de Berlin étaient jadis célèbres, dit-il,et on leur faisait l’honneur de les appeler shakspeariennes. » Il ébauchele portrait du gamin de Berlin et nous raconte une de ses saillies :o Je sors par la porte de Brandenbourg ; je suis poursuivi par les co-chers de fiacre de Charlotlenbourg, qui m’offrent de monter dans leurvoiture. L’un d'eux, un gamin de seize à dix-sept ans au plus, poussel’impudence jusqu’à me saisir par le bras avec ses mains sales ; -Veux-tu bien me lâcher I lui dis-je tout en colère. — Eh 1 mais 1 me répondtout bonnement le gamin en me regardant en face fixement ; eh ! mais,monsieur, pourquoi donc? auriez-vous peur d’être arrêté ? »