LES
VOIX DE PARIS
CHAPITRE PREMIER.
LES CRIS DE PARIS AU MOYEN AGE.
Jamais peut-être les rapports du cri populaire avec l’organisation politique et les habitudes sociales d’uneville ne se sont révélés avec plus d’évidence que dans le Paris du moyen âge. Pour bien saisir ces rapports,qu’on jette d’abord un rapide coup d’œil sur la vieille cité qui va devenir le théâtre de nos recherches, sur lapopulation qui se presse dans ses rues tortueuses, et dont chaque groupe va nous apparaître, non-seulementavec sa physionomie propre, mais avec son chant ou sa plainte, avec sa devise lugubre ou grotesque, en unmot avec sa voix, avec son cri distincts.
Paris a du xn e au xvi' siècle d’innombrables historiens. L’importance que ces naïfs chroniqueurs attachentaux cris populaires, l’attention qu’ils accordent au commerce et aux métiers parisiens, sont pour ainsi dire lessignes distinctifs qui ne permettent pas de les confondre avec les orateurs plus sobres et plus sérieux des âgessuivants. Parmi ces historiens, les poètes ont une place assez considérable à revendiquer : aussi les nomme-rai-je d’abord. Voici, par exemple, Rutebeuf qui chante de sa voix, tour à tour railleuse et dolente, les ordresde Paris ; voici Astezan, versificateur ingénieux du xv° siècle, qui adresse au marquis de Montferrat un poèmelatin (1), où, dans une minutieuse description du Palais de Justice, il n’a garde d’oublier les boutiques dejouets d’enfants :
« Non desunt pupæ gratissima dona tenellis» Virginibus, miro cultu formaque décora. »
Voici encore les auteurs anonymes ou peu connus de ces dicts des rues de Paris , nomenclatures rimées oùse complaît visiblement l’imagination peu inventive des rapsodes de carrefour. Voici, enfin, un des représen-tants les plus complets de cette poésie de la rue si pittoresque et si naïve, Guillaume de la Villeneuve, l’auteurdes Crieries de Paris , qui sera notre principal guide.
Si l’on passe des poètes aux historiens proprement dits, on n’est guère embarrassé que de l’abondance des
(1) Ce poëme est consacré à la description des villes et des châteauxvisités par Astezan pendant ses voyages. Paris, comme on a lieu de s'yattendre, y occupe la première place ; quand le touriste du moyen âgevient à parler de celte grande cité, il écrit ces simples mots qui résumenttoutes les formules d’éloges depuis longtemps épuisées sur ce sujet :
« Paris, la plus belle ville du monde. # M. Berriat-Saint-Prix a donnéune notice sur le poète Astezan dans un ouvrage intitulé Jeanne d’Arc,ou coup d’œil sur les révolutions de France au temps de Chartes VIet de Charles VII, Paris, 1817, in-8, p. 285.