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• LES CRIS DE PARIS A L’ÉPOQUE ACTUELLE,subjugue la pratique, en dépit de la concurrence; dans la plupart des cas, enfin, il la lui faut musicale pourqu’à l’aide des sons elle aille chercher les clients épars à des disLances où la parole ordinairement ne parvientpas. On voit par là que la rédaction d’une crierie industrielle n’est pas une chose tout à fait indifférente, etque si elle n’exige pas précisément de grands efforts d’imagination, elle réclame du moins un certain tactet surtout le secours de l’instinct mercantile.
Forcé d’énumérer rapidement les qualités de sa marchandise ou celles des nombreux objets dont il faitcommerce, afin d’arrêter, s’il est possible, le chaland au passage, le petit négociant de la rue a son styleparticulier, ses abréviations et ses néologismes favoris, de même que les gens du haut commerce qui sèmentdans leur correspondance épislolaire les formules abréviatives les plus étranges, comme : « J'ai reçu votrehonorée du...; en retour de la chère vôtre du dix de l’expiré (ou de V écoulé); nous.vous réciproquons..., etc.,»formules qui établissent quelque ressemblance entre la langue des commerçants et celle des précieuses. Lesmarchands ambulants emploient les formes contractes principalement en usage dans la langue populaire. Cesformes appartiennent presque toutes au vieil idiome rustique, débris de notre vieux français, que parlentencore nos paysans des environs de Paris, et que AI. Emile Agnel a eu l’heureuse idée d’expliquer et de com-menter dans un petit, ouvrage qui est presque une grammaire.du bas langage (1). Elles doivent être d’autantplus usitées à Paris même, qu’un grand nombre de revendeurs sont nés dans les campagnes qui avoisinent lacapitale. Comme le fait observer M. Agnel, elles ont souvent pour effet, en abrégeant les mots, de leur enleverleur rudesse primitive et de leur donner une.articulation facile et rapide. Elles consistent principalement dansle resserrement de deux syllabes en une seule, ou dans le retranchement de plusieurs syllabes, ce qu’on appelle,en termes de grammaire, syncope et apocope. Elles déterminent fréquemment la suppression de l’e muet quine paraît [tas être une moindre cause d’embarras pour les petits marchands nomades cherchant à formulerleurs crieries que pour les compositeurs occupés à mettre en musique le texte d'un morceau de chant. Quefaire de cette lettre ingrate qui apporte mille entraves à l’épanouissement sonore des mots? que. faire de ceterrible e muet, qui. rend notre idiome sourd? Le mieux est de le supprimer, et c’est à quoi se décident sanspeine les crieurs de Paris : Voulez-vous des balais d’crin ? marchand d'plumeaux !... Ac’htez, messieurs...Un sou P bâton à la fleur d’orang'!... Des frais's, des frais’ s!... A la doue' ceris', à la douc’!...Quat’ (2) sousles frambois’s. Les crieurs de Paris ne suppriment pas seulement l’e muet ; ils suppriment bien d’autres lettres,voire des syllabes et des mots entiers : ’s sont tou' d’un sou, ’s sont tou ’ cl’un sou !... Le coup' cor et la lim'd'ongl' en acier, cinq ss! la pj'op’té et l'ent'tien des ongl’, cinq ss ! Il y a même des abréviations qui ne sontintelligibles que pour les initiés; par exemple : A ’s’ l’ moss’, moss ', /’ moss' à s’! (à un sou le morceau, à unsou le morceau ! )... Chastanalis! (chasselas à la livre !)... Oh! vitri’ ! (oh! vitrier !)... A à! (à l’eau \ )...Arrchand!(marchand !) marchand’d'clùff"! (marchande de chiffons !)... Poir cl’ Angl'l (poires d’Angleterre !)... Régalé....,v'là l’plaisir ! (régalez-vous, mesdames, voilà le plaisir! )... Des haric, haric, haric, haric, haricots! Quelquesmarchands en sont arrivés à supprimer la moitié de.leur.cri, entre autres les ramoneurs, qui disaient autrefois :Ramoner la cheminée du haut en bas, et qui ne disent plus maintenant que : Haut en bas. Ou encore lesmarchands de peaux de lapin qui, le plus souvent, se bornent à crier : Lapin, lapin! et les marchands de pa-rapluie : Pluie!pluie! Certains marchands font usage de constructions elliptiques qui surpassent en téméritéle vers suivant, que les grammairiens ont tant de fois censuré :
Je t’aimais inconstant, qu’aurais-je fait, iiclèle?
A la fraîche! coco,'qui veut boire ? s’écrie le marchand de tisane,“saris se douter qu’il est tout aussi peuen règle avec la syntaxe que l’illustre auteur du vers précité. Des souliers, des chaussons, des panthèrespour chausser l’hiver! dit à son tour une cordonnière ambulante, qui ne s’aperçoit pas davantage de l’équi-
(1) -Observations sur la prononciation cl le langage rustiques desenvirons de Paris, par Émile Aguel. Paris, Schlesinger frères, 1855.
(2) Le peuple de Paris retranche la lettre r dans la dernière syllabed’une foule de mots. Il dit quale, et par suite de l’élision de Pc muet,quut’.