Print 
Les Voíx de Paris : essai d'une histoire littéraire et musicale des cris populaires de la capitale depuis le moyen âge jusqu'à nos jours ; précédé de considérations sur l'origine et le caractère du cri en général ; Et suivi de Les cris de Paris ; grande symphonie humoristique vocale et instrumentale ; [Partitur]
Place and Date of Creation
Page
79
Turn right 90°Turn left 90°
  
  
  
  
  
 
 

79

LES CRIS DE PARIS A LÉPOQUE ACTUELLE,subjugue la pratique, en dépit de la concurrence; dans la plupart des cas, enfin, il la lui faut musicale pourquà laide des sons elle aille chercher les clients épars à des disLances la parole ordinairement ne parvientpas. On voit par que la rédaction dune crierie industrielle nest pas une chose tout à fait indifférente, etque si elle nexige pas précisément de grands efforts dimagination, elle réclame du moins un certain tactet surtout le secours de linstinct mercantile.

Forcé dénumérer rapidement les qualités de sa marchandise ou celles des nombreux objets dont il faitcommerce, afin darrêter, sil est possible, le chaland au passage, le petit négociant de la rue a son styleparticulier, ses abréviations et ses néologismes favoris, de même que les gens du haut commerce qui sèmentdans leur correspondance épislolaire les formules abréviatives les plus étranges, comme : « J'ai reçu votrehonorée du...; en retour de la chère vôtre du dix de lexpiré (ou de V écoulé); nous.vous réciproquons..., etc.,»formules qui établissent quelque ressemblance entre la langue des commerçants et celle des précieuses. Lesmarchands ambulants emploient les formes contractes principalement en usage dans la langue populaire. Cesformes appartiennent presque toutes au vieil idiome rustique, débris de notre vieux français, que parlentencore nos paysans des environs de Paris, et que AI. Emile Agnel a eu lheureuse idée dexpliquer et de com-menter dans un petit, ouvrage qui est presque une grammaire.du bas langage (1). Elles doivent être dautantplus usitées à Paris même, quun grand nombre de revendeurs sont nés dans les campagnes qui avoisinent lacapitale. Comme le fait observer M. Agnel, elles ont souvent pour effet, en abrégeant les mots, de leur enleverleur rudesse primitive et de leur donner une.articulation facile et rapide. Elles consistent principalement dansle resserrement de deux syllabes en une seule, ou dans le retranchement de plusieurs syllabes, ce quon appelle,en termes de grammaire, syncope et apocope. Elles déterminent fréquemment la suppression de le muet quine paraît [tas être une moindre cause dembarras pour les petits marchands nomades cherchant à formulerleurs crieries que pour les compositeurs occupés à mettre en musique le texte d'un morceau de chant. Quefaire de cette lettre ingrate qui apporte mille entraves à lépanouissement sonore des mots? que. faire de ceterrible e muet, qui. rend notre idiome sourd? Le mieux est de le supprimer, et cest à quoi se décident sanspeine les crieurs de Paris : Voulez-vous des balais dcrin ? marchand d'plumeaux !... Achtez, messieurs...Un sou P bâton à la fleur dorang'!... Des frais's, des frais s!... A la doue' ceris', à la douc!...Quat (2) sousles framboiss. Les crieurs de Paris ne suppriment pas seulement le muet ; ils suppriment bien dautres lettres,voire des syllabes et des mots entiers :s sont tou' dun sou,s sont tou clun sou !... Le coup' cor et la lim'd'ongl' en acier, cinq ss! la pj'op et l'ent'tien des ongl, cinq ss ! Il y a même des abréviations qui ne sontintelligibles que pour les initiés; par exemple : As l moss, moss ', / moss' à s! (à un sou le morceau, à unsou le morceau ! )... Chastanalis! (chasselas à la livre !)... Oh! vitri ! (oh! vitrier !)... A à! (à leau \ )...Arrchand!(marchand !) marchandd'clùff"! (marchande de chiffons !)... Poir cl Angl'l (poires dAngleterre !)... Régalé....,v' lplaisir ! (régalez-vous, mesdames, voilà le plaisir! )... Des haric, haric, haric, haric, haricots! Quelquesmarchands en sont arrivés à supprimer la moitié de.leur.cri, entre autres les ramoneurs, qui disaient autrefois :Ramoner la cheminée du haut en bas, et qui ne disent plus maintenant que : Haut en bas. Ou encore lesmarchands de peaux de lapin qui, le plus souvent, se bornent à crier : Lapin, lapin! et les marchands de pa-rapluie : Pluie!pluie! Certains marchands font usage de constructions elliptiques qui surpassent en téméritéle vers suivant, que les grammairiens ont tant de fois censuré :

Je taimais inconstant, quaurais-je fait, iiclèle?

A la fraîche! coco,'qui veut boire ? sécrie le marchand de tisane,saris se douter quil est tout aussi peuen règle avec la syntaxe que lillustre auteur du vers précité. Des souliers, des chaussons, des panthèrespour chausser lhiver! dit à son tour une cordonnière ambulante, qui ne saperçoit pas davantage de léqui-

(1) -Observations sur la prononciation cl le langage rustiques desenvirons de Paris, par Émile Aguel. Paris, Schlesinger frères, 1855.

(2) Le peuple de Paris retranche la lettre r dans la dernière syllabedune foule de mots. Il dit quale, et par suite de lélision de Pc muet,quut.