62 LES CRIS DE PARIS,
» aussitôt : Eh bien! quoi? c’est bien moi, c’est Madeleine. Allez, mon enfant, je suis connue dans tout» Paris (I ). »
« Madeleine a été représentée sur plusieurs théâtres ; des poètes lui ont adressé des couplets charmants,même des madrigaux; son portrait se voit à presque tous les cadres d’échantillons des peintres en miniaturedu palais du Tribunat ;■ son nom enfin a brillé en toutes lettres, affiché sur les murs de Paris. Madeleine nes’est pas toujours bornée à vendre des gâteaux. Dévorée du noble désir de former quelque établissement publicd’une utilité reconnue, elle fit un jour annoncer « qu’elle allait ouvrir ce qu’on nomme dans les rues de Parisun bastringue , aux Champs-Elysées, où les jolies demoiselles trouveraient une compagnie brillante et choisie,des gâteaux toujours frais, du vin toujours vieux, et en outre des cabinets particuliers pour les amis de ladécence.» J’ignore si l’établissement eut lieu, mais ce que je sais, c’est que tous les malins, aux environs dupalais du Tribunat, on voit Madeleine passer en dansant et criant ses gâteaux de Nanterre sur un air dont onlui attribue la musique et les paroles (2). » (Cris notés, série C, n° 1.)
« La belle Madeleine a le teint fort brun, la bouche grande, les yeux saillants, le regard un peu égaré. Dèsque sa chanson est finie, elle pose son panier â terre et dit aux passants : « Des gâteaux tout chauds! mes-sieurs, mesdames; régalez-vous, c’est la joie du peuple. » Madeleine n’est point mariée. C’est une vierge deNanterre. »
Prêtez l’oreille maintenant à ces deux notes égales du ton le plus perçant, que suit une troisième à plusde deux octaves plus bas. Ces trois tons forment un cri célèbre dans les rues de Paris , le cri de la mar-chand’ d’sel (marchande de sel).
Le marchand de fromages l’emporte encore sur la marchande de sel, au point de vue musical. C’est unbeau vieillard à chevelure argentée, à figure fraîche et vermeille. Son extérieur est imposant, ses traits ontde la noblesse ; il est coiffé d’un bonnet de coton et porte un tablier blanc. Le bras gauche passé dans l’ansed’un panier, la main droite appuyée sur un bâton, il erre dans les environs du Palais-Royal et du passageVéro-Dodat. Le cri par lequel il annonce ses fromages est d’une grande originalité mélodique. On s’arrête,surpris, pour l’entendre exécuter sa roulade merveilleuse sur le mot crème. Cette roulade dure cinq ou sixminutes et rappelle les longs fredons de nos anciens airs. Tels étaient ceux, par exemple, dont on ornait lemot volage, afin d’en rendre l’expression plus frappante. A la fin de ce cri, la voix du marchand passe toutà coup dans la région aiguë et va se fixer sur une note lancée à pleins poumons. (Voyez Cris notés, série C,n° 3.) Le vendeur de fromages de Neufcbâtel est à coup sur une des plus piquantes individualités du petitcommerce ambulant des rues de la capitale au commencenient du xix 6 siècle.
Les autres crieurs de friandises et de denrées alimentaires que l’on rencontre à la même époque ne sont pointd’aussi hardis novateurs. Leurs mélodies ont le caractère traditionnel qui, jusqu’à ce jour, fait sur-le-champreconnaître, même sans le secours des paroles, la nature de l’objet offert au public. Le marchand ou la mar-chande de légumes dit modestement : « Un sou la pièce, la tendresse, la verdurette, les artichauts! un soula pièce, la tendresse, un sou la pièce! » (Cris notés, série C, n° h.)
La marchande de plaisirs s’écrie, d’un ton plus éveillé, en la majeur : Voilà Vplaisir, mesdams , voilàl’plaisir ! (Cris notés, série G, n° 5.)
Une voix mielleuse, une sirène de carrefour, attire auprès de son éventaire les friands écoliers, en répétantsans cesse : « A la doue ', à la doue ceris', à la doue', à la doue’, à la doue , mes beaux bigarreaux, la Mont-morency ; à la doue , à la doue ceris’ ! etc.» (Cris notés, série C, n° 6.)
Un autre organe féminin, qui prend le fausset et tire avantageusement parti du port de voix, rappelle aupassant lettré deux vers célèbres de l’auteur d 'Athalie :
« Aux petits des oiseaux tu donnes la pâture,
« Et ta bonté s’étend sur toute la nature. »
(1) Gouriet, ibld. y p. 306. a Dans le cadre d'échantillons de M. Maignen, galerie de Foy, près le café Alexandre, Madeleine est représentée enpied, son panier à son bras. Elle fait partie d’un groupe de personnages célèbres, tels qu’un chanteur aveugle, la marchande d’amadou,'homme à la perruche, et autres. » (Id., ibid.)
2) D’autres disent qu’elle chantait aussi une autre mélodie que nous rapportons, série C, n° 2 des Cris noies .