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LES CRIS DE PARIS,
Dans une autre contrée de la France, ce sont les porteurs d’eau, dont le cri : O aiqua! ou O aiquol ouO aqual rappelle la mélodie, si toutefois il convient de lui donner ce nom, à laquelle nos petits ramoneursparisiens adaptent leur uniforme haut en bas. O aiqua! o aiquol est un des cris de la ville de Toulouse, demême que : Commo d’ivous qui bol de castagnous ? (Qui veut des châtaignes grosses comme des œufs),répété par une petite fille qui porte sur sa tête une grande corbeille de châtaignes bouillies... Majorca, Majorca,la barba coula (Majorque, Majorque, la barbe en coule), qu’une femme redit d’un ton mélodieux en oflrant aupublic de belles oranges de Majorque (Cris notés, série G, n° 39)... Qui croumpo cl'espingles a boun marcat ?(Qui achète des épingles à bon marché?), que psalmodie d’une voix de basse-taille un homme à longue barbemuni d’un assortiment d’épingles (Cris notés, série C, n° 40).
On voit combien les différentes crieries des provinces sont originales et peignent fidèlement les mœurs et leshabitudes des localités. Les noter exactement serait un travail curieux et nouveau. Que d’observations intéres-santes il y aurait à faire sur ce sujet pour les grands centres de _ _ ’ation, comme Lyon, par exemple, où lecommerce quotidien a de si fréquents et de si nombreux désirs à satisfaire, désirs du riche, désirs du pauvresurtout! Un touriste, qui visitait récemment le grand marché de la cité lyonnaise, en a tracé un tableau piquant.Il commence par remarquer l’abondance et la variété des denrées alimentaires. Il admire surtout une prodigieusequantité de polirons dont les formes majestueuses semblent défier l’appétit des gourmands. Autour de lui oncrie : «Quatre sous la livre de raisin ! » Une marchande lui dit de sa voix la plus douce, en lui montrant de joliespetites [lèches roses et blanches : « C'est ça de vrais tétons de Vénus , deux sous la pièce! a Une autre veut luivendre des épices :« Monsieur, du poivron à six sous la livre!-» Du poivron, c’est tout simplement du poivre rond.A leur tour, une foule de pelils marchands herboristes se disputent l'honneur de lui fournir : « de la mot'ellenoire contre les tumeurs douloureuses ; de la verveine des Indes ; de l’ ambroisie ou thé du Mexique , dont onfait une excellente liqueur ; enfin de la Moldavie, qui vient de loin. De la Moldavique, c'est plus loin que laTurquie. Cela vaut mieux que la mélisse pour les nerfs et pour l'estomac. » Des colporteurs d’images par-courent le marché. Le cri de l’un d’eux est une harangue bizarre : « Nom d’un rat,nom d’un chien ! (c’estl’exordeet la péroraison de rigueur) achetez la fameuse histoire du mauvais riche. S 7 oyez comme il lâche ses chiens surle malheureux; U ne lui laisse que les miettes qui tombent de sa table. Voyez les haillons du pauvre et sesplaies ; et regardez le mauvais riche dans sa luxure et son insolence-. Venez, voyez, achetez, ça ne coûte quela légère somme de cinq centimes. Voyez, un sou, cette superbe planche parfaitement coloriée pour un sou!Nom d’un rat, nom d’un chien!» Cette bizarre harangue, débitée avec l’autorisation de la police, ne donne-t-ellepas en partie le mot des luttes sanglantes dont la cité lyonnaise est souvent le théâtre ! N’en trouve-t-on pas, enquelque sorte, 1 écho, ou pour mieux dire le corollaire dans le cri sinistre : Du pain ou du plomb! du plomb ou dupain! (1)C est ainsique dans les voix populaires d’une ville on reconnaît jusqu’à la trace des passions qui l’agitent.
La province possède certainement un assez grand nombre de cris que Paris n’a jamais eus ; mais elle enpossède aussi que Paris possédait autrefois et qu’il a perdus. L’histoire du cri public nous a déjà montré plusd’une industrie, plus d’une profession nomade chassées de la capitale par les vicissitudes sociales. Tel a été,comme on 1 a vu plus haut, le sort du crieur de vins , du clocheteur des ti'épassés, du marchand de fourrures(de peliçon ), du quêteur des Quinze-Vingts, chantes par Guillaume de la Villeneuve. C’est le xvni* siècle quiles a définitivement relégués dans le royaume des ombres. Le marchand d’encre, et plusieurs types de cegenre, qui avaient survécu à la grande révolution française, sont allés petit à petit rejoindre les crieurs de vinset les hérauts funèbres du vieux Paris. Tels sont les caprices de la mode ! Et pour toute oraison funèbre,qu’obtiennent ces humbles victimes de l’inconstance parisienne ? Quelques lignes assez chagrines que nouslisons au bas d’un article de journal. « Laissons les admirateurs du temps passé regretter cet alfreuxcharivari quon appelle les cris de Paris. Le marchand d’habits résiste encore au Ilot qui l’emportera; maisque sont devenus le maudit carreleur de souliers et l’homme à la bouteille d’encre qui chantait comme l’âneen detresse?.... Les cris de Paris s’en vont, et les petits métiers restent : c’est tout bénéfice. »
(1) Voyez le chapitre suivant, pour les détails historiques relatifs à ce cri.