66 LES CRIS DE PARIS,
particulière. C’est à la suite d’un fort arrivage de Rrest ou de Calais qu’il faut entendre crier, de ce point dela halle jusqu’à l’extrémité de Paris : Merlans à frir’, à frir! et la raie toute en vie! (Cris notés, série C,n° 25.) Dans le quartier des Tuileries, on s’arrête un instant pour admirer la mère Marianne, son bonnetrond, sa figure enluminée, son bâton qui vient en aide à sa jambe boiteuse, sa manne remplie d’aloses, sahotte chargée de morue, et son cri : Morue d'Hollande! A l'alose, à l'alose!
Avec les marchandes de poisson, Mainzer signale les marchandes d’huîtres et leur chant expressif : A labarque, à la barque! dont nous avons déjà parlé (Cris notés, série C, n° 26); puis les marchandes de moules :La moule au caillou! (Cris notés, série C, ir 27.) Il met encore sous nos yeux, comme une des mélodies les mieuxchantées et originaires du même lieu : Maqiireau, maqu'reau, maqureau salé! (Cris notés, série C, n° 28.)Enfin, il n’oublie pas de citer les revendeurs de fruits, de Heurs et de légumes, qui, l’un portant un panier, l’autrepoussant une petite charrette, viennent s’approvisionner à la halle des marchandises qu’ils iront crier tout lejour dans les différents quartiers de Paris. Ici vous entendrez : Laptit' chicorée sauvay! la p’tit' capucin , bail'capucin (Cris notés, série C, n° 29) ; ou : A deux sols la bott’ le bel oignon ! à deux sous la bott' ! (Cris notés,série C, n° 30) ; ou encore : Voilà de bel oignon, un sou la bott’! Carott's à deux sous la bott'. Je vends d'lalavandl, je vends d’la lavand’! (Cris notés, série C, n° 31.) Et dans un autre groupe : Pomm’sdeterr', pommsde terr', pomms de terr au boisseau! (Cris notés, série C, n" 32) ; ou : Mangez donc d’l’ail, croquez doncd'l'ail, mangez donc d’l’ail! croquez donc d'l’ail! Du thym, du laurier, d’l'ail! Mangez donc d,’ l'ail, cro-quez donc d'l'ail! (Cris notés, série C, n° 33.) A peine a disparu, avec des montagnes de navets, le marchandqui, d’un ton lugubre, lance en l’air son : Navets! (Cris notés, série C, ir 34), qu’une femme, portant unehotte sur les épaules et tenant à chaque bras un panier, chante sur le même sujet une des plus jolies mélodiesqu’ait enfantées le pavé de Paris : C’ sont des navets! c’sont des navets au sucre! (Cris notés, série C, n°35.)
Les vendeurs et les consommateurs obligés de colporter péniblement, par une chaude journée d’été, les unsleurs marchandises, les autres leurs provisions, voient avec plaisir s’avancer vers eux, propret et souriant, ledébonnaire marchand de coco, dont la fontaine, sorte de colonne creuse, décorée extérieurement de la manièrela plus bizarre, est facile à distinguer, au milieu de la foule compacte, grâce à son couvercle surmonté d’undrapeau ou d’une sorte de girouette. On dirait du dôme de quelque minaret. Peut-être la forme de ce petitédifice est-elle destinée à rappeler aux troupiers altérés de gloire la coupole de l’hôtel des Invalides où lesattend un glorieux repos après de glorieux combats. Richement muni de gobelets d’argent, ou du moinsconvenablement argentés, la main posée sur le robinet de sa fontaine portative, qu’il s’empresse de tourner àla demande du premier venu, le marchand de coco ne cesse de crier, tout en agitant une clochette au timbreargentin : A la fraîche! coco! qui veut boire ? phrase très elliptique, que la syntaxe ne se charge pas d’expli-quer. (Cris notés, série C, n° 36.) Tout à l’heure j’ai qualifié de débonnaire le marchand de coco; l’a-t-iltoujours été? On serait tenté de révoquer ce fait en doute, lorsqu’on apprend, de la bouche de personnes bieninformées, certains détails concernant un marchand de coco qui stationnait d’ordinaire sur le boulevard duTemple et qui s’appelait le père Gilbert. Autrefois le père Gilbert passait pour une des notabilités du criage publicà Paris ; mais alors il était marchand de badines , et pourtant il ne badinait pas, comme le prouve le cri dontil se servait pour engager les passants à tirer bon parti de sa marchandise : « Achetez des badines! Battez vosfemmes, battez vos habits! » allait-il répétant de rue eu rue. Le cri du père Gilbert n’était pas sans malice,on le voit; les dames de la halle le trouvèrent séditieux. Elles appréhendèrent au corps le mauvais plaisant etlui administrèrent une de ces corrections qu’on ménage fort peu aux mousses sur les bâtiments de l’Etat, et queles mêmes mains inlligèrent jadis à Théroigne de Méricourl, en pleine place publique. Le père Gilbert, à ce qu’ilparaît, n’avait pas tenu compte de la leçon, et, devenu marchand de coco, il lui arrivait souvent, fâcheuxempire de l’habitude! au lieu de : A la fraîche! qui veut boire? de crier : Battez vos femmes ( 1).
Du carreau de la halle, où il s’est arrêté d’abord, Mainzer suit le mouvement commercial dans tous les quar-tiers de Paris. Comme il n’y a pour ainsi dire aucun des cris entendus et transcrits par lui que nous n’ayonseu nous-même l’occasion de recueillir et dénoter, nous pouvons ici nous dispenser d’accompagner plus
(1) Voyez , sur le père Gilbert, le Moniteur de la mode, deuxième numéro de septembre 1852 (Paris, Goubaud et O);