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LES CRIS DE PARIS,
La physionomie (le Paris esl calme et presque souriante. Un nouveau siècle vient de commencer. La guerrecontre l’étranger a remplacé la guerre civile, et de glorieuses victoires rendent à la nation le sentiment de saforce, en même temps qu’elles exaltent sa confiance dans la puissante volonté qui la gouverne. Cet élan vers leplaisir, qui s’est prononcé si vivement dans le Paris du Directoire, se continue et se modère dans le Paris del’Empire. Rassurés par l’attitude débonnaire de la foule, les joyeux crieurs qui ne déridaient point Mercieront repris possession du pavé. Ce qui frappe dans les cris populaires de l’Empire eL de la Restauration, c’estl’abondance et la diversité des formules. A côté des anciens cris, sortes d’appels collectifs, il y a une foule decris dont la signification est limitée à quelque industrie excentrique, représentée souvent par un seul person-nage. De là des types nombreux et très divers; de là, même parmi les crieurs industriels proprement dits,une tendance visible à innover dans ce qui a été jusqu’ici, — qu’on me passe l’expression, — un art immobile.Un livre assez curieux, mais d’une valeur littéraire très justement contestée, Les personnages célèbres dansles mes de Paris, caractérisa cette phase de l’histoire du cri, et nous fera passer en revue la populationbigarrée des crieurs, telle que Paris l’a connue, de 1801 à 18:11. L’auteur, J.-B. Gouriet, n’a rien de l’àpreverve de Mercier ; mais il a toute la curiosité maligne, toute la gaieté caustique qu’on peut souhaiter d’unpromeneur parisien (1). Le dillîcile est d’établir un peu d’ordre dans la série de portraits qu’il trace. Nous ydistinguerons trois groupes : les musiciens ambulants, les crieurs de curiosités et de métiers excentriques,les vendeurs d’objets utiles.
Ce n’est plus sur le Pont-Neuf comme au temps de Mercier, c’est aux Champs-Elysées que nous rencontre-rons la plupart des artistes nomades qui ont posé devant notre observateur. Voici d’abord le musicien despromenades, « ce virtuose extrêmement connu et (pii mérite sa grande célébrité. » Laissons parler Gouriet :« Cet artiste ingénieux s’est imaginé de mettre toute sa personne en œuvre : il fait entendre à lui seul undouble flageolet, une harpe, un tambourin, et, en outre, des cymbales et un groupe de sonnettes attachées àdeux petites branches de fer qu’une ficelle fait mouvoir :
« Tel autrefois César, en même temps,
» Dictait à quatre en styles différents. »
» Ces vers de l’histoire du fameux perroquet sont même ici une application trop faible; car, de bon compte,le musicien fait à la fois au moins cinq parties, et de plus, on vit longtemps au-dessus du groupe de sonnettesun pantin qui, mu en cadence, exécutait une pantomime fort divertissante. Une voix de femme se marieordinairement à ses accords. Je ne l’ai entendu qu’une fois accompagner un chanteur. Celui-ci entreprit legrand morceau de la Rosière : « Ma barque légère portait mes füets. » On vit sa barque en danger ; j’ignore sielle fut ramenée à bord. Une des cantatrices avait le défaut, de sembler immobile en chantant; mais le publicgoûtait beaucoup sa romance favorite. En voici un couplet, je ne sais même s’il y en avait plusieurs; il estsur l’air du mineur de l’andante d’ Armide :
« Malgré notre misère» Et navré cle douleur,
» Nous bravons, pour vous plaire,
» La honte du malheur,
» Ayez de l'indulgence,
» Sensibles amateurs :
» Avec peu de dépense» Soyez nos bienfaiteurs. »
» Cet artiste n’est certainement pas sans talent. Tout le mouvement qu’il se donne égaie parfois les specta-
(1) J.-B. Gouriet, né ù Paris au mois de mars 1771, est mort en 185G.On lit à son sujet, dans une courte notice nécrologique que lui con-sacre, dans son Histoire littéraire et dramatique de l’année, l’Almanachde lu littérature, du théâtre et des beaux-arts (Paris, Pagnerrc, 1857/:
«Il a fait plusieurs vaudevilles. il a fait aussi des romans. .. Son
vrai livre, à saioir son litre littéraire, le voici : il a été publié deux foissous deux litres différents : 1° Les personnages célèbres dans les rues de
Paris ; 2° Les charlatans célébrés. C’est le pandémonium de tout cequi saute, éscamole, guérit, racole, devine, danse, chante et coupe labourse ù Paris. Enfin c’est un livre où l’on trouve en germe le livrefameux : Les mystères de Paris. » Quoique Gouriet écrive beaucoupmieux que Restif de la Bretonne, on lui refuse généralement du talent ;son ouvrage n’est cependant pas entièrement dépourvu d’originalité etla lecture en est assez amusante.