DEPUIS LE COMMENCEMENT DU XVIII' SIÈCLE JUSQU’A NOS JOURS. 57
nier écho des cricries du moyen âge. Du reste, le Paris nocturne du xvm e siècle a eu aussi son peintre, lebizarre et incohérent auteur du Paysan perverti , Restif de la Bretonne, qui n’est la plupart du temps que lesinge de Mercier : à ses yeux, l’auteur du Tableau de Paris est un grand moraliste et un grand écrivain ; il n’enparle qu’avec respect et admiration ; il partage ses sentiments et reproduit ses idées. Sa verve cynique, ou plutôtsa faconde grossière, s’exerce, par exemple, contre les colporteurs et les revendeurs, criant leurs marchandisesdans les rues. C’est une seconde édition des philippiques de Mercier, dans un style diffus, trivial et incorrect :
« Je sentis en outre, dit Restif, qu’il serait sage, utile, de supprimer insensiblement toutes les colporteuses defruits, qui ne sont que des fainéantes, des inutiles, puisqu’il y a des fruitières dans tous les quartiers ; que tousles membres des cris de Paris sont de mauvais sujets, dont les enfants ne sont que des espions, des voleurs etdes prostituées; qu’on a tout sous la main sans ces gens-là. Je considérai qu’un peuple entier est occupé àtransporter vainement, et sans but utile, les aliments légers, les petites marchandises en les détériorant.; quec’est un moyen de débiter, en les faisant dévorer aux enfants, les plus mauvais fruits, dont la verdeur donnedes maladies et appauvrit l’espèce humaine; que si l’on supprimait petit à petit ce colportage, en indiquantdes occupations fructueuses à la populace, il en résulterait un grand avantage pour la main-d’œuvre des ma-nufactures utiles; que, pour en tirer tout le parti possible et rendre utile la populace de Paris, il faudrait quel’exportation des grains à l’étranger fût prohibée, et que toutes les récoltes fussent destinées à rendre facile lasubsistance des travailleurs; et au lieu d’exporter les grains, ou exporterait le produit, à bas prix, des manu-factures, etc., etc. » Ailleurs, il est plus explicite encore : « J’ai toujours abhorré les chanteurs des rues, eten général tous les colporteurs ; ce sont des misérables sans mœurs, des fainéants, des inutiles. » Puis, commeMercier, il a ses petits projets de réforme, ses petites utopies de régénération sociale: « Je désirerais qu’on fîtune commission honorable de la distribution des arrêts, laquelle serait confiée aux facteurs des deux postes,à un prix fixé, tandis que le cri se ferait par quatre jurés-crieurs à cheval, précédés d’un trompette et de deuxcrieurs qui se répartiraient dans tous les quartiers : les officiers, leurs gens et les facteurs seraient payés surle produit île la vente, sans coûter un sol à l’Etat. Si la vente était bonne, tant mieux ; mais ils ne pourraientemployer de colporteurs. Le cri de l’arrêt de mort serait accompagné d’un son de trompe lugubre : le but dece changement serait aussi d’imprimer la terreur, par les exécutions, qui se feraient avec encore plus d’appa-reil qu’aujourd’hui, car on devrait ordonner le son des cloches à l’heure de la sortie du coupable. Le juge-ment de mort devrait être prononcé, par le juge supérieur, publiquement, non dans l’audience, mais dans lagrande salle du Palais, du haut d’un gradin, ou même du haut du perron du grand escalier. Après que lejuge aurait prononcé, un crieur répéterait la peine à haute voix : puis tous les juges rentreraient la tête bais-sée, et le visage couvert de leurs mains... (1). »
Restif, avec ses projets singuliers où le souvenir d’une institution du moyen âge est évoqué au momentmême où tout ce qui restait des institutions du moyen âge allait être anéanti, trouve le moyen de se fairepasser non-seulement pour un moraliste à la façon de l’auteur du Tableau de Paris, mais aussi pour un grandpolitique. Ce fut même à ce titre qu’il fut appelé à remplir des fonctions publiques, auxquelles ses nombreuxouvrages, aujourd’hui oubliés, le firent, dit-on, parvenir.
Mais laissons la grande ville à ses ténèbres et Restif de la Bretonne à ses rêveries solitaires. C’est Paris dansle joyeux tumulte de son activité quotidienne, c’est Paris en plein jour que nous voulons observer.
Si l’on franchit maintenant un espace de quelques années, on se trouve au lendemain de ce terrible dramequi s’est appelé la révolution française. Nous parlerons plus loin des cris de Paris au point de vue de l’his-toire politique; à ce point de vue, pendant la période mémorable dont il s’agit, ils absorbent, pour ainsi dire,complètement l’attention de l’observateur. Ici nous voulons les étudier uniquement sous leur aspect industriel,et c’est au delà des temps révolutionnaires qu’il faut nous placer.
gique, ils emploient le même moyen et crient : Brandi : brandi! ( feu 1 (1) Les nuits de Paris, ou le Spectateur nocturne. Paris, Mongol
feu I) qu’ils n’interrompent que lorsque les habitants sont réveillés. » jeune, 1791, t. XV, vnr partie.
Le Grand d’Aussy, His'oire de la rie privée des Français, t. II, p. 418,note de Roquefort.
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