INTRODUCTION.
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Grèce célébrait la mort d’Adonis. Les gémissements des femmes, mêlés aux formules sacrées, espèces de lita-nies païennes, se faisaient entendre alors pendant plusieurs jours et plusieurs nuits. Des plaintes et des larmesféminines, tel était le principal hommage rendu sous le nom A'Adonies à la mémoire du bel amant de Vénus.Le caractère religieux et symbolique attribué aux éclats de la voix humaine s’accuse avec non moins de nettetédans les mythes de l’Orient. La légende de Samgha rakchita, rapportée par l’illustre Eugène Burnouf (1), nousmontre le pieux voyageur Samgha rakchita reçu dans un couvent de religieux bouddhistes qui expient leurmauvaise conduite en poussant des cris et en se meurtrissant la tète à certaines heures de la journée. Samgharakchita les interroge, et les moines lui font une confession sincère. Les uns ont été simplement adonnés à lagourmandise et se sont querellés au moment où ils se réunissaient pour le repas; les autres, chassés d’unmonastère pour leur indiscipline, ont mis le feu à la sainte demeure et ont fait périr « un grand nombre depersonnes, tant parmi les étudiants que parmi les maîtres. » Le cri des religieux bouddhistes exprime lesdouleurs inséparables d’une damnation anticipée. Un sens religieux s’attachait aussi aux gémissements fu-nèbres par lesquels les Egyptiens pleuraient la mort de leur premier roi Maneros (2). Le cri se retrouve enfindans les cérémonies publiques des plus beaux temps de la Grèce. Il retentissait à Athènes sur la tombe desguerriers frappés pendant la guerre du Péloponnèse (3). A Rome, mêlé aux vociférations dé la soldatesque,il saluait les vainqueurs conduits en triomphe au Capitole. Les prêtres fanatiques venus de la Grèce, les Baptes,remplissaient aussi la ville éternelle de leurs horribles clameurs, qui étaient évidemment un emprunt fait auxpratiques religieuses de l’Orient (4). Aujourd’hui encore la voix humaine est.employée dans le culte musulmande préférence aux bruits de l’airain, pour appeler les fidèles à la mosquée (5). Il n’est pas jusqu’au dogme et àla liturgie catholique (qu’on nous pardonne ce rapprochement indiqué par notre sujet), il n’est pas, disons-nous, jusqu’au dogme et à la liturgie catholique où les cris propres aux antiques cérémonies religieuses n’aientlaissé une profonde empreinte. Au moment du sacrifice accompli par le divin rédempteur, à ce moment solenneloù le voile du temple se déchira, où les ténèbres se répandirent sur la nature, où la terre tressaillit jusqu’auplus profond de ses entrailles, le Dieu fait homme, du haut de la croix, poussa un grand cri, puis expira. Sansparler du Christos anesti des catholiques grecs, le kyrie, Yalleluia, le sanctus des catholiques romains sontautant de formes consacrées d’un état particulier de l'âme entraînée à traduire par un simple cri, plutôt quepar un chant réglé ou une lente oraison, l’exaltation religieuse qui la possède (6).
Dans la vie militaire, le cri est tantôt un auxiliaire de la discipline, tantôt l’expression même de la virileardeur qui entraîne les armées. Si l’on veut connaître dans toute sa puissance l’action du cri de guerre sur lesphalanges commandées par Thémislocle, qu’on relise dans les Perses d’Eschyle l’admirable récit de la bataillede Salamine. Interrogé par Atossa, le messager de Darius lui montre les deux armées passant la nuit dansles préparatifs de la lutte suprême. « Bientôt, le jour aux blancs coursiers répandit sur le monde sa resplen-dissante lumière. A cet instant, une clameur immense, modulée comme un cantique sacré, s’élève dans lesrangs des Grecs, et l’écho des rochers de l’île répond à ces cris par l’accent de sa voix éclatante. Trompésdans leur espoir, les Barbares sont saisis d’effroi, car il n’était point l’annonce de la fuite, cet hymne saint
que chantaient les Grecs; pleins d’une audace intrépide, ils se précipitaient au combat. A ce cri, nous
répondons par le cri de guerre des Perses : il n’y avait plus à perdre un instant (7). » Et le chœur mêle sesgémissements aux paroles du messager. « Poussons, dit-il, le cri de détresse, le cri lugubre, car les Persessont vaincus. Tout est perdu, hélas ! car notre armée a péri. » Quel était ce cri des Grecs ou plutôt cet hymne
(1) Dans son Introduction à l’histoire du bouddhisme, p. 319.
(2) Henni., lib. II.
(3) «Des cluirs s’avançaient, chargés de cercueils, de cyprès; unpour chaque tribu... les parents sont auprès du tombeau poussant desgémissements... » (Thucyd., Histoire de la guerre du Péloponnèse,II' livre.)
(4) Voyez sur les Baptes Juvénal, satire II.
Talia sécréta coluerunt orgia lædaCecropiam soliti Baptæ lassare cotytto. j
(5) Voyez le chapitre consacré aux cris étrangers.
(6) Le chant de VAlléluia a été emprunté à l’Église chrétienne parles Mormons ou Saints des derniers jours. Les fidèles de Joseph Smithentonnaient ce chant comme un prélude aux miracles de leur pro-phète, qui prétendaiL ressusciter les morts. Voyez, sur les miracles deJoseph Smith, l’article sur le mormonisme de M. E. Montégut, dan*la Revue des deux mondes du 15 février 185G.
(7) Eschyle, les Perses, cité par M. Prevost-Paradol dans les appen-dices de son intéressant Tableau d’histoire universelle . Paris, Hachette,1854.