11
ORIGINE ET CARACTÈRE DU CRI EN GÉNÉRAL,familier, se charge de nous en révéler le côté utile. Il prétend que les cris évaporent la douleur et que Xexer-cice de crier est un exercice salutaire. Les médecins sanctionnent cette opinion. Us sont d’avis que les crisarrachés par les douleurs physiques contribuent à rendre celles-ci très supportables, et qu’il faut les regardercomme un mouvement efficace qui concourt à généraliser le mal pour en diminuer l’intensité. Cette propriétéremarquable nous explique l’origine des cris de labeur qui accompagnent l’exécution d’un travail corporelquelconque, comme s’ils étaient destinés précisément à évaporer la douleur, née ici de la peine ou physiqueou morale, de l’ennui ou de la fatigue, et souvent de tous les deux à la fois. Ce qui prouve que cette conjec-ture est fondée, c’est que les plus simples, les plus élémentaires de ces manifestations, se produisent sous laforme de plaintes, de gémissements, quand elles répondent à l’effort violent d’un rude labeur. Le cri dugeindre, dont le compositeur favori des classes populaires, Adolphe Adam, a noté les lamentables accents pouren former le refrain d’un de ses Chants de métier (1) (voyez pl. II, série A, n" 5), et celui des bateliers du Nilqu’un des savants qui firent partie de l’expédition d’Egypte, que l’ingénieux Villoleau, recueillit au momentoù ces bateliers, après avoir été obligés de se mettre à l’eau et de s’adosser aux flancs de la barque pour ladésengraver, la poussaient avec effort (voy. pl. II, n° 23, a, b,c ), ont bien le caractère plaintif et douloureux com-mun aux manifestations vocales qui se produisent pendant l’accomplissement d'une tâche pénible. Le cri quiaccompagne un effort violentdure autant que cet effort etse renouvelle avec lui ; si l’action musculaire admet desintervalles égaux, la répétition du cri a lieu régulièrement, mais presque toujours avec les mômes inflexionsvocales. Dans les deux cas signalés plus haut, dans le premier surtout, le travailleur exécute des mouvementsqui introduisent une certaine gêne dans sa respiration et qui lui rendent par conséquent impossible la pro-duction et l’émission d’intonations musicales diversement prolongées et modifiées. Il se borne donc à exhalerpériodiquement, et d’une manière uniforme, la plainte, le cri que lui arrache l’effort matériel auquel son travaill’oblige, et ce cri, tel qu’il est, suffit pour lui apporter quelque soulagement. Au contraire, quand les mouve-ments s’effectuent avec régularité et sans nécessiter un déploiement anormal des forces musculaires, l’ouvrier,l’artisan, plus libre, plus dispos, songeant moins à la fatigue, est instinctivement porté, par suite de la secrèteinfluence du rbytbme, à joindre au bruit de son travail les sons variés de sa voix, de manière à se procurernon-seulement un soulagement physique, mais une jouissance morale, une distraction.
Ces sons, qui forment en quelque sorte l’accompagnement du bruit matériel que fait l’ouvrier en travaillant,servent aussi à régler les mouvements qu’il exécute, de manière à les faciliter. Us tiennent, en outre, son espritplongé dans une vague et douce rêverie, dont le charme est d’autant plus réel pour lui qu’il ne songe pas à s’enrendre compte. Selon son humeur, l’impression du moment, le plus ou moins de développement de son intelli-gence, il varie et modifie, au moyen de sons gais ou tristes, la figure rhythmique calquée sur les mouvementsmécaniques de sa tâche, et bientôt son cri, prenant un caractère mélodique de plus en plus prononcé, devientun chant. Nous n’avons pas d’exemples plus heureux à donner de cette espèce de transformation que lescris de manœuvre où les matelots introduisent des inflexions souvent très gracieuses et très pittoresques. Unde nos amis, M. Oscar Cometlant, littérateur distingué (2), pianiste élégant, et compositeur habile, a recueillidans ses voyages en Amérique un de ces chants de manœuvre qui avait principalement fixé son attention(pl. If, n°20).U a bien voulu nous en donner une copie et y joindre l’explication suivante que tout le monde liraavec intérêt. « On chante ordinairement cet air pour bisser une vergue après avoir pris des ris dans la voile.Quand le matelot chanteur possède de bonnes et fortes notes de fausset, cette mélodie a quelque chose desympathique et d’éminemment caractéristique. Au milieu du bruit sinistre du vent dans les agrès du navire,et sur une mer montagneuse et blanchie par l’écume, ce chant s’exhale du centre isolé de l’abîme comme uneplainte et comme un regret. » Villoteau, dans sa savante relation sur l’état de la musique eu Égypte, rapporte
(d) Les métiers^ huit chœurs populaires pour voix d’hommes seules,paroles de A, Vialon, musique d'Adolphe Adam : 1 les Boulangers ,2 les Fondeurs , 3 les Garçons de restaurant , à les Horlogers , 5 tes Ca-notiers , 6 les Postillons , 1 l’EnclumCy 8 les Charpentiers, Paris, Bran-dus, Dufour et C e (voy. le n* 1). En Allemagne, presque tous les corpsde métier possèdent des recueils de chants à leur usage. Les corpora-
tions artistiques ont aussi les leurs; nous citerons, entre autres, unrecueil de chansons spécialement composées pour les architectes. L’ar-mée n’est pas moins riche en ouvrages de ce genre.
(2) Parmi les ouvrages littéraires de M. Cometlant, qui doivent prin-cipalement exciter l’intérêt des musiciens, nous ciLerons celui qui apour titre : Trois ans aux Etats-Unis «