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Les Voíx de Paris : essai d'une histoire littéraire et musicale des cris populaires de la capitale depuis le moyen âge jusqu'à nos jours ; précédé de considérations sur l'origine et le caractère du cri en général ; Et suivi de Les cris de Paris ; grande symphonie humoristique vocale et instrumentale ; [Partitur]
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APPLICATIONS MUSICALES ET ARTISTIQUES DES CRIS DE PARIS EN PARTICULIER.

Le théâtre de lOpéra, Grétry prétendait que lon criait trop, reçut, vers la fin du xviu e siècle, au nombrede ses premiers sujets, un véritable crieur de profession. Pierre Montan Berton, père de lauteur de Montant}et Stéphanie , passant un jour dans une rue de Paris, fut frappé des accents que faisait entendre à quelquespas de lui un jeune maraîcher proférant son cri habituel ou chantant une chanson (1). Ayant reconnu à cejeune homme, nomm JLainez, une magnifique voix de haute-contre, Berton ladmit à lOpéra en qualité délèveet lui fit donner des maîtres de chant et de déclamation. Devenu comparse à ce théâtre, en 1771, Rainez sélevabientôt de ce modeste rang à celui de premier sujet. Il succéda à Legros et acquit en peu de temps une granderéputation. Cette réputation sétait conservée sous lempire. On assure que Gluck disait en parlant de Lainez :« U ny a que ce diable dhomme qui entende la musique. » Cependant on a reproché à'cet artiste une manièrede chanter exagérée. Dans un ancien recueil dépigrammes, publié contre les premiers sujets de la troupe delOpéra, on ne manque pas dattribuer à la première profession du virtuose son penchant naturel à crier.

Pour compléter les renseignements relatifs aux applications musicales qui ont été faites des cris populaires,nous dirons que la France nest pas le seul pays des musiciens se soienl inspirés de ces cris. Burney nousapprend que Scarlatti, dans ses sonates, a plus dune fois imité le chant des charretiers, des muletiers, desgens du peuple. Carpani, dans son ouvrage sur Haydn, parle du père Trejer, fameux contre-pointiste de Flo-rence, qui fit un très comique canon à quatre voix , intitulé Le pont de la Trinité, à Florence. Sur ce beaupont se réunissaient des marchands de fruits , de légumes, dustensiles de toute espèce, qui faisaient un bruitdenfer. « Lauteur, remarque Carpani, a reproduit ce vacarme avec tant de précision, quen lécoutant oncroit se trouver sur les lieux la scène se passe, et même entendre le roulement des voitures, les cris desbateliers de lArno, mêlés à ceux des marchands (2). »

Le spectacle dun marché na donc rien en soi de prosaïque, puisquil provoque lattention des musiciens,pique la curiosité des littérateurs et fixe les regards des peintres. Une scène semblable à celle dont le père Trejersest appliqué à rendre les bruits musicaux a jeté quelques lueurs de gaieté sur les derniers moments de la viedHoffmann, le célèbre conteur allemand qui sest fait connaître aussi comme musicien. Le récit intilulé Lafenêtre du coin du cousin nous montre lauteur du Kreisleriana regardant un jour de sa fenêtre, en obser-vateur et en philosophe, le grand marché de Berlin. « Le lecteur enthousiaste, dit le spirituel éditeur des Contesposthumes, simagine de quel œil sardonique et malicieux chaque personne était suivie, sans sen douter.Grandesdames, fruitières, jeunes filles, servantes, charbonniers, gamins, marchands et marchandes de toute espèce,ont posé pour Hoffmann malade, qui a employé, cette fois, le procédé dun dessinateur dans une rue. » Cepen-dant il ne sen est pas tenu, dans cette contemplation, à la surface des choses, ainsi que le prouve cette amèreréflexion qui lui échappe à la fin de son récit, et qui vient clore douloureusement la scène du marché : « Lemarché, dit Hoffmann, par la bouche du cousin , personnage dans lequel il sest peint lui-même, est encoremaintenant une fidèle image de la vie, toujours changeante. Une activité fiévreuse, le besoin du moment réunitdes masses dhommes ; puis, au bout de quelques instants, tout redevient désert; les voix qui se croisaient entous sens dans un brouhaha confus sassoupissent, et chaque place vide nexprime que trop vivement lhorrible:Cela fut (3). »

Les types de marchands, dacheteurs, que Hoffmann esquisse du bout de sa plume railleuse, sans sortir ducadre du récit, ont été souvent rendus, en réalité, par le crayon et le pinceau des artistes. Nous ne saurionsdonner ici les noms de tous les peintres et de tous les dessinateurs qui ont exploité cette mine féconde; nousne pouvons non plus citer tous les sujets qui représentent de la sorte des crieurs ou des vendeurs ambulants.Nous nous en tiendrons aux collections de gravures formées spécialement comme recueil de types populaires,et dont Paris ne fait pas seul les frais. Ce sont dabord vingt-cinq belles planches représentant des sujets tirés

(1) La chronique demeure incertaine sur ce point. Cependant onsaccorde généralement à dire que le chanteur Lainez, avant dêtre undes premiers sujets de lAcadémie royale de musique, criait et vendaitde la salade dans les rues de Paris. Quelques-uns prétendent que lobjetde son commerce nétait pas de la salade, mais des asperges, et quilallait répétant : Ma boit tlaspcrg, ma boit dasperg !

(2) Carpani, Haydn, sa vie, ses ouvrages, etc., traduction deD. Mondo. Paris, 1837, 1 vol. in-8, p. 152, 153.

(3) Contes posthumes dHoffmann, traduits par Champlleuri. Paris,Michel Lévy, 1856, p. 278 et suiv.