H2 APPLICATIONS MUSICALES ET ARTISTIQUES DES CRIS DE PARIS EN PARTICULIERcette dame Gertrude, etc. (1). Tous les amateurs des chefs-d’œuvre de l’ancien opéra-comique citent et fre-donnent encore cet air dont l’expression, comme le dit franchement Grétry lui-même, est naturelle et vraie.Ce qu’il ne nous paraît pas tout à fait hors de propos d’y signaler, c’est la licence qu’y prend le compositeur, surl’avis de Voltaire, de retrancher les terribles e muets aux endroits où il trouve bon de le faire pour mettre sonchant plus à l’aise. Plusieurs maîtres modernes, nous le savons, usent de la même liberté, à l’exemple des gens dupeuple, qui dans leur langage et dans leurs cris condamnent à un ostracisme absolu cette lettre embarrassante.L’e muet, s’opposant à l’émission libre de la voix, nuit beaucoup à l’effet de certains mots, de certaines exclama-tions exprimant des idées, des mouvements de l’âme énergiques et passionnés. Aussi n avons-nous pas en fran-çais d’acclamation équivalente au chaleureux viva des Italiens. Notre interjection. vive, dont le rôle en politiqueest bien connu, exige un complément, et ce complément indispensable rend l’exclamation froide, molle et traî-nante. Pour suppléer à l’absence de cette forme, nous avons adopté le mot vivat, qui ne convient pas d’ailleursà toutes les circonstances où l’on fait usage du mot vive, et qui de plus semble étranger à la langue. Nous nepouvons donc terminer un morceau de musique par le mot vive! tandis que les Italiens peuvent admirablementbien le faire, surtout dans les chœurs, au moyen de leur sonore et puissant Viva ! evviva! (Cris notés, série I,n° 12). Les Allemands ont leur lebe hoch ou Er lebe! qui peuvent également achever une phrase musicale, parcequ’ils ne renferment pas d’e muet. Nous avons, pour ainsi dire, une périphrase à la place de cette interjectiond’une expansion soudaine et saisissante, ou du moins un de ces longs noms propres qu’il est si dillicilc de mettreen musique. On dirait que l’acclamation laudative ne concorde pas avec le génie de la langue française; peut-être faudrait-il reconnaître qu’elle ne concorde pas davantage avec le génie même de la nation.
Après la courte digression qui précède, nous nous bâtons de revenir à la question qu'il nous a paru néces-saire de traiter en commençant ce chapitre, pour mieux faire sentir l’importance accordée par les musiciensau rôle que jouent les inflexions de la parole ou du cri dans le domaine de l’art musical, eu égard à la vérité del’expression. Si nous avons rapporté sur ce sujet les idées depuis longtemps connues et discutées d’un desvieux maîtres les plus estimés de l’école française, c’est pour faire voir par quel enchaînement curieux elles setrouvent liées à des théories généralement regardées comme le fruit du génie des temps modernes. C’est dansces théories mêmes que nous allons voir les formes mélodiques des crieries commerciales obtenir les honneursd’une citation.
Depuis plusieurs années, les rapports de la musique avec le langage sont en Allemagne l’objet de sérieuseséludes. Des ouvrages ont paru où le rhylhme musical et le rhythme de la parole sont rapprochés, comparés etmême expliqués l’un par l’autre : tels sont, par exemple, les traités de Voss et de Wernalen (2). Encore toutrécemment M. Louis Kohler a publié, à Leipzig, une petite brochure humoristique et frondeuse, où l’on trouvequelques aperçus nouveaux sur la question dont il s’agit (3). Dans cette brochure dont le côté sérieux n’est pasindigne d’attention, l’écrivain insiste sur cette idée, que le chant procède directement de la parole, qu’il y estcontenu en germe, et qu’on peut, dès qu’on le souhaite, l’en voir sortir à peu près comme on voit le papillons’échapper de la chrysalide. Ace point de vue, la hase naturelle, la vraie hase de la musique dramatique, est ladéclamation. M. Kohler entreprend la démonstration de ce système. Il commence par saisir dans les simplesinflexions du débit oratoire les premiers traits d’une mélodie, traits vagues et confus encore (Cris notés, série I,n° 15) ; bientôt, au moyen de légères modifications, il parvient à les transporter sur les degrés de l’échelle et àen fixer ainsi les intonations (Série I, n° 16, a, b) ; enfin, après avoir fait çà et là quelques changements, quel-ques retouches indiquées par l’oreille et le goût, il achève la tâche commencée, passant de la grossière ébaucheau dessin parfait. Non content d’avoir fixé les intonations de la mélodie, il en marque le rhylhme, en arrêteles contours et revêt le tout du coloris de l’expression (Série I, n° 16, c,d). On est tenté de dire alors à la phrasepoétique ainsi transformée : Lève-toi et marche, ou plutôt : Anime-toi et chante. Et en effet le sens musical enest fixé : il ne reste d’autre soin à prendre que d’y adapter une harmonie en rapport avec le sentiment ou la
(1) Grétry, û/., p. 141 et 142. titre musikatischen Grundlagcn zuriichgcfùhrt , von Theodor Wer-
(2) Zeitmessung der deutschen S proche herausgegeben, von Abraham nalen. Suinl*Sallen, 1847.
Voss. Kœnigsberg, 1831. — Die deutsche Vershurtsl erlauiert und ouf* (3) Louis Kohler, Die Mélodie der S proche , Leipzig, 1854.