LES CRIS DE PARIS A L’ÉPOQUE ACTUELLE. 91
La plupart des légumes printaniers, ainsi que beaucoup d’autres, sont criés par des femmes, car il yapresque autant de revendeuses que de revendeurs dans la catégorie des maraîchers ambulants. Souvent mêmede jeunes filles- gentes de corps et de façon, comme on aurait dit du temps de Marot, se chargent d’embellirde tout l’éclat et de toute la fraîcheur de leur voix le plus prosaïque de tous les cris : Des choux, des poireaux ,des carottes ! Un de ces types gracieux de jeune maraîchère a inspiré à Désaugiers le couplet suivant, tiréd’une de ses plus jolies chansons, Paris à cinq heures du matin :
J’entends Javotte,
Portant sa hotte,
Crier carotte,
Panais et chou-fleur !
Perçant et grêle,
Son cri se mêleA la voix frêlePu noir ramoneur.
Herbagers. —Un de leurs cris au commencement de la belle saison est le suivant, dont le dessin rhythmiqueel mélodique a de la grâce et de la naïveté : Lap'tif cldcore sauvag ! (Série E, n°115.) Par contre : Unsou les gros tas d’chicoré’, les gros tas un sou! on bien : Deux sous le tas de laitue ! (Série E, n 0J 116-117) n’estqu’un récitatif trivial et sans caractère. Lâ sâlddd, la laitu ! (Série E, n° 118) est chanté à haute voix.Deux liards la romain! deux pour un sou! est déclamé avec justesse. (Cris notés, série E, n° 119.) Troisbott’ cl’ épinards pour guat’ sous ! pour quaf sous trois bott' d’épinards! est crié purement et simplement.
Les herbagers que nous avons entendus ne nous ont offert qu’une seule phrase mélodique vraiment jolie ;c’est celle qu’inspire à la marchande de mouron sa tendre sollicitude pour les volages habitants des airs.(Série E, n or 121-124.) Il faut l’entendre lancer dans les espaces, en voix de tète, ses notes de soprano aigusur les mots : Mouron pour les petits oiseaux...eaux! ou bien accentuer et prononcer d’une manière qui lui est
propre cette autre formule : Du moiron pour les petits . (silence) . zoiseaux! Les enfants se livrent
souvent à ce petit commerce; ne leur revient-il pas de droit, de même que celui des z'hann tons pour unliard ? (Série E, ri 01 125-126.)
Fruitiers ambulants. — Au besoin les saisons nous aideraient à classer les fruitiers. Juin, par exmeple,ramène les cerises. Voici une jeune revendeuse occupée, tout en marchant, à garnir du fruit nouveau unepetite branche de bois mort, ornée de feuilles fraîches pour simuler une véritable branche de cerisier. Commela marchande de mouron, la marchande de cerises fait souvent usage du port de voix afin de rendre la finalede son cri plus expressive :
A la doue’ ceris’, à la doue' ! (Série E, n° 127.)
Elle parcourt les rues avec lenteur et nonchalance, féventaire garni de petits rameaux portanL chacun toutau plus une demi-douzaine de cerises, et tenant délicatement entre ses doigts une de ces petites branchesqu’elle présente aux passants pour les tenter. En juillet, les marchands et les marchandes de cerises ont con-servé la même allure nonchalante, mais souvent alors ils varient la formule consacrée, et disent : Quaf sous lahvr , quaf sous la livr! Cette manière paisible d’exercer leur profession nous a valu l’expression proverbiale :Aller à la douce, comme les marchands de cerises, c’est-à-dire faire tout doucement ses petites affaires. « Çava à la douce, comme les marchandas de cerises, réponse usitée parmi le peuple, pour dire que l’on se portecahin-caha, et que l’on conduit tout doucement sa barque, par allusion aux paysans qui viennent vendre leurscerises à la ville et qui crient par les rues : A la douce cerise, à la douce! (i)
Les autres fruits rouges, entre autres les groseilles, suivent de près les cerises (Série E, n 0J 129-131) ; lesfraises, et les framboises s’annoncent de mille façons , toutes assez bruyantes (Série E, n°' 132-135). Des
(1) Dictionnaire du bas langage.