84 LES CRIS DE PARIS A L’ÉPOQUE ACTUELLE.
point, qu’elles savent distinguer, du quatrième étage et d’un bout de la rue à l’autre, si l’on crie du maque-reau ou du hareng frais, des laitues ou des betteraves. Comme les finales sont à peu près du même ton, il n’ya que l’usage qui enseigne aux doctes servantes à ne point se tromper, et c’est une inexplicable cacophoniepartout autour (1). » C’est là ce qui impatientait Grétry : « Ecoutez les crieurs des rues, dit-il dans unenote de ses Mémoires, il n’en est pas dix qui vous fassent entendre ce qu’ils croient dire. J’entends, de l’in-térieur de ma chambre, ces trois cris : Parjure, iras-tu? Un autre : I, a, u. Un autre dit : Belles pêches.Cependant ces belles pèches sont des trappes à souris; i, a, u, des fagots, et parjure, iras-tu ? de vieux habitsà vendre (2). » Il est probable que Grétry exagère ici à dessein pour mieux donner une leçon aux chanteursde l’Opéra, qu’il déclare dans cette note impuissants à faire comprendre les paroles d’un air, parce qu’ils crientet ne chantent pas (3). Nous laisserons à l’auteur des Mémoires ou Essais sur la musique le soin de déve-lopper cette opinion, et, revenant à notre sujet, nous dirons qu’en vertu du principe déjà exposé plus liant,la syllabe qui fait le fondement du cri du porteur d’eau est l’une des plus favorables à l’émission vocale.Aussi la voix del’honnèle pourvoyeur d’hydrogène à l’état d’oxyde se prélasse-t-elle sur la note du registrede poitrine où vient tomber la syllabe eau. Après avoir filé pendant quelques minutes cette note, le porteurd’eau conclut brusquement à l’octave ou à la sixte supérieures, au moyen d’un port de voix exécuté avec autantde hardiesse que de succès. Le port de voix est un artifice dont se servent beaucoup de marchands et d’arti-sans nomades pour donner du relief à leurs cris; nommons entre autres, à celle occasion, les marchandes decerneaux, de mouron et quelques marchandes de légumes et de marée. L’appoggialure est aussi un des orne-ments dont ils font usage pour embellir leurs mélopées. Enfin, dans la pensée de les rendre plus attrayantes,plus expressives, ils emploient avec beaucoup de variété et même avec un certain tact toutes les nuances d’in-tensité, ainsi que les différents caractères de timbres : le timbrec/««V et le timbre sombre. Il suffira de citer pourexemple une marchande de chiffons qui avait pris l’habitude de crier fortissimo: Marchand', et qui, baissantle ton tout à coup, ajoutait à demi-voix avec mystère : cl’ chiff'l De telles oppositions donnent en quelquesorte un caractère dramatique à l’appel commercial, et quand elles ne sont pas l’effet d’un pur caprice do lapart du vendeur nomade, marquent chez lui le désir d’éveiller l’attention du passant indifférent ou préoccupé.
Les répétitions des mots et phrases ont aussi le même but. Ces répétitions, qui ont presque toujours lieu troisou quatre fois, ou tout au moins deux fois, impriment au rbytlnne une sorte de doux balancement qui s’ac-corde avec l’allure un peu lente, mais généralement régulière et mesurée, du marchand nomade. Nous l’avonsdit, celui-ci ne néglige aucun moyen de rendre ses invitations pressantes et directes. Gestes, regards, inflexionsde voix, saillies bizarres, paroles enthousiastes, caresses et petits mots du langage familier, tout lui est bonpour atteindre ce but. On voit des marchandes appeler les femmes à qui elles désirent vendre les articles deleur commerce : Mon amie, mon bijou, mon cœur, mon petit chou, ma mignonne, mon rat, ma poule.De là aussi le caractère d’abandon et d’épanchement donné à certains cris, à celui des haricots, par exemple,si bons, si frais et surtout si tendres, que le marchand lui-même semble ému à l’idée des perfections qui dis-tinguent sa marchandise, et va répétant d’un ton élégiaque sa mélodie de prédilection : Haricots tendres’,haricots! que l’on dirait coupée par un soupir. En revanche, lorsqu’il débite sa rustique formule : Des pommesde terre, des pommes de terre! le crieur n’a pas précisément des larmes dans la voix, mais il a le ton con-vaincu avec lequel on parle des choses solides, bonnes en tout temps, et sur lesquelles il est inutile de fairedes phrases. La formule : Des choux, des poireaux , des carottes ! et en général toutes celles qui ont pour objetles substances alimentaires destinées au pot-au-feu, restent terre à terre et dans le registre du médium.Quelle différence entre ce dernier cri où semblent se peindre les soucis et la lenteur de l’àge mûr, et l’ex-clamation vive et joyeuse qui échappe à la marchande de plaisir : Voilà Vplaisir, mesdames! voilà,l’plaisir ! Ici la mélodie s envole, tourne, pivote sur elle-même, fait la roue, et s’épanouit sur un dernier
(1) Mercier, Tableau de Paris, nouvelle édition. Amsterdam, 1783,tome V.
(2) Grétry, Mémoires ou Essais sur la musique, t. II, p. 300.
(3) « Je ne balancerai pas à dire que l’Opéra de Paris sera forcé, tôt
ou tard, de chanter sans crier, de chanter comme on chante en Italie,
s’il veut conserver son speclacle. Veut-on une preuve vulgaire,
mais sûre, qu’il n’est pas possible de faire entendre les paroles que l’oncrie? Écoulez les crieurs des rues, etc. » (Id., ibid.)