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DEPUIS LE COMMENCEMENT DU XVIII' SIÈCLE JUSQU’À NOS JOURS.
Les cris de Paris s’en vont! Telle n’est pas notre opinion ni celle de l’auteur humoristique d’un agréableouvrage illustré par Grandville, Les petites misères de la vie humaine : « Reconnaissez, dit-il, ce tumultequotidien, et toujours le même, où se perdent tous les bruits, ce bourdonnement des intérêts humains au-des-sus desquels rien ne s’élève. Chaque besoin de l’homme a ses crieurs, et réveille de tous côtés les échos descarrefours. L’eau roule et glapit. Les cheminées se lancent leurs chansons d’un toit à l’autre. Le bâtiment quis’élève nargue de ses cris rauques l’édifice qui tombe. L’éventaire ambulant tintouine. Le cirage anglais passeau galop en donnant du cor. La eloebe rappelle à l’homme qu’il existe un Dieu. La crécelle municipale le faitsonger au préfet de police— Entre son baquet de science et son caille-bottin, le gniaffe chante en battant lecuir. Le plaisir et le croquet d'anis, et la violett’ qiùembaum', la motte à brûler, la mort-aux-rats , /’z’ han-n’tonspour un liard, l’assourdissant coco (à la fraîcli, qui veut boire?), mais par-dessus tout, les vieux chapeaux,les vieux bas, les vieux souliers à vendre, clament et bruissent de toutes parts : voix aiguës ou graves, sou-daines ou lentement prolongées, jeunes et perçantes ou cassées, vieilles et raboteuses. De tant de notes, pour-tant, pas une qui vous concerne. De tous ces cris, pas un qui rappelle ceux de la veille au soir. Dans quelquesheures, vous pourrez bien entendre, après trois mesures d’orgue, annoncer à voix haute : « la nouvelle pièce; »mais, ne vous y méprenez pas, c’est la lanterne magique qui passe. »
Les rues de Paris n’ont donc pas perdu leurs crieurs. Toutefois ces marchands nomades ne sont plus toutà fait ce qu’ils étaient naguère. Ils ne jouissent plus des mêmes privilèges qu’au moyen âge, ils ne poussentplus le franc-parler jusqu’à insulter les passants, comme les porte-falots au temps de Mercier; ils n’étalent pasnon plus cette joyeuse et superbe désinvolture des types picaresques décrits par Gouriet. Non, le crieur d’au-jourd’hui est un honnête industriel, qui se distingue presque toujours par la modestie du maintien et la régu-larité des allures. Ne le confondez pas avec le bohémien des vieux romans, avec la population sans patrie quierre encore aujourd’hui dans quelques contrées de l’Europe orientale. Le crieur public a une nationalité, etc’est ce que les historiens de cette classe intéressante de la population parisienne ont trop oublié. L’étude dela nationalité des crieurs suffirait à ex " _ er beaucoup de traits caractéristiques propres aux divers groupesqu’on peut distinguer parmi eux. Il est aisé de ramener ces groupes à quatre principaux : l’un venant desmontagnes de la Savoie ou des vallées du Piémont, et se composant des ouvriers crieurs, vitriers, marchands deparapluies, eLc.; l’autre de l’Auvergne, et plutôt voué au petit négoce, au trafic des peaux de lapin, au com-merce de l’eau, etc.; le troisième, se recrutant surtout parmi les Parisiens pur sang, ayant son centre dansles halles, et chargé de la vente des comestibles en plein vent ou du colportage d’ustensiles et de divers menusobjets ; le quatrième, enfin, d’origine Israélite, et par conséquent venu de tous les coins du monde. Celui-là, àParis comme partout, est voué principalement au commerce des vieux habits. Le centre de la friperie pari-sienne était encore, il y a peu de temps, le marché du Temple, aujourd’hui détruit.
Cette tendance à imiter en quelque sorte le commerce sédentaire par la régularité des allures et de la tenueindique-t-elle un progrès ou un déclin dans l’industrie des crieurs ? On ne sait. Ce qui est certain, c’est quetous ceux qui rentrent dans la classe des artistes ambulants sont regardés comme parfaitement imposables.Us sont soumis à l’impôt appelé droit des pauvres, et un spirituel écrivain nous montre des aveugles apportantjusqu’à trois francs par mois au régisseur, lequel, en 1846, était installé place de la Concorde, devant la statuede la ville de Bordeaux. « Grâce à la vigilance de M. le préfet de police, ajoute notre informateur, le nombredes virtuoses en plein vent a été singulièrement réduit depuis quelque temps, et diminue de jour en jour...Savez-vous quel est le nombre des permissions délivrées en ce moment aux différents artistes qui exploitent lepavé de Paris? Deux cents, en tout. Cette illustre bohème musicale se divise en quatre catégories, composéeschacune de cinquante individus : 50 saltimbanques proprement dits, qui jouent le drame, la comédie et latragédie lyrique; 50 chanteurs, qui ont le droit de chanter, de vendre et de distribuer des chansons sur la voiepublique; 50 joueurs d’orgue et 50 musiciens ambulants. Il est vrai que ces deux cents virtuoses font du bruitcomme deux mille (1) ! »
(1) Monde musical des 23 et 30 juillet 1846, n°‘ 30 et 31, 7' année.