DEPUIS LE COMMENCEMENT DU XVIII e SIÈCLE JUSQU’A NOS JOURS. 55
chaque rue avait sa musique particulière! L’humeur et la fatigue de la journée disparaîtraient soudain, etl’homme de peine, en se couchant, craindrait moins le jour suivant, embelli à son déclin. »
« Qui a entendu le jeu de nos orgues, et qui a pu refuser sa pièce de deux sols à l’Orphée qui porte sur sondos cette machine harmonieuse? Certes, il doit être regardé comme un homme ingrat. Il me semble, si j’étaisen place, que j’emploierais cette musique ambulante et délicieuse, prolongée et diversifiée, comme un moyenpour changer en grande partie les mœurs du peuple et l’attacher encore plus à son gouvernement; maison m’appellerait le rêveur, et cela m’avertit de clore le chapitre (1). » Peut-être l’épithète de songe-creuxconviendrait-elle encore mieux à Mercier que celle de rêveur : l’idée de faire de la propagande sociale et poli-tique au moyen de l’orgue de Barbarie est, sous la plume d’un auteur qui a la prétention d’être pris au sérieux,une idée passablement grotesque. Du reste, les bizarreries de l’écrivain, ses écarts, ses paradoxes, s’expliquentpar son désir extrême d’atteindre à l’originalité. C’était là sa constante préoccupation, et, toujours enclin à seranger du parti des Héraclites; il n’est point d’observation qui ne devienne aisément chez lui un prétexte àréflexions chagrines sur son temps. Paris, tel qu’il le voit, a un aspect sombre et menaçant, qui annonce larévolution prochaine. « Gare les voitures! » crie-t-on autour de lui. C’est un maître à danser, qui passe encabriolet à côté d’un médecin qui roule carrosse, et d’un prince qui court à six chevaux, ventre à terre,comme s’il était en rase campagne. L’humble vinaigrette se glisse vaillamment entre les carosses; elle traîneune femme à vapeurs, et tout près du modeste véhicule courent des jeunes gens à cheval qui éclaboussent lespassants. La police témoigne, à en croire Mercier, la plus parfaite indifférence sur les accidents causés par lesvoitures et les cavalcades. Le soir, notre moraliste se trouve à la sortie d’un théâtre, écoutant le cri de :Voilà le falot! poussé par des porteurs de lanternes numérotées, et notant combien de nuances ces éclaireursà gages savent mettre dans leur voix, selon qu’ils demandent la voiture de M. le comte, de M. le marquis, deM. le duc, de milord. Un épicier est pour eux un colonel, et un clerc de notaire en appétit, qui file précipi-tamment en cheveux longs, pour arriver à table avant le dessert, les polissons le poursuivent en l’appelantM. le président (2). « Les porte-falot s’égaient volontiers aux dépens des passants. Quand ils voient sortirquelque garçon bien sec avec ses bas tout crottés, ils croisent leurs feux pour éclairer sa triste figure et luicrient aux oreilles : « Monseigneur veut-il son équipage? Comment se nomme le cocher de Monseigneur? » Cesrôdeurs, tenant lanterne allumée, rendent cependant des services que l’auteur du Tableau de Paris se plaît àreconnaître. Comme au xV’siècle, ces phares, qu’on aperçoit de loin, ont rendu la voie publique beaucoup plussûre après souper, et suppléent, c’est Mercier qui parle, à Vinvigilance du luminaire public.
Le cri industriel, le cri du petit marchand, a toujours ses représentants, que notre écrivain philosophe passeen revue. C’est le marchand de peaux de lapin, « ce profit des servantes, et que le maître le plus avare ne leur
dispute pas. Il vit dans l’exhalaison infecte de ses peaux; on le sent, avant que d’entendre sa voix. Son
cri est extrêmement dur. Les chats fuient à son aspect... » Le cri féminin de la marchande de vieux chapeauxne déride pas le triste observateur : « Telle est la destinée d’un feutre, dit-il; il commence, encore en poil, àêtre annoncé par le crieur, peaux de lapin ; et apres avoir orné une tête de savant, il finira, tout crasseux,sur les épaules d’une crieuse de vieux chapeaux, qui l’abandonne à un manœuvre ignorant, pour qui touteérudition est perdue. Si l’on pouvait écrire l’histoire des chapeaux, elle ressemblerait fort à celle des têteshumaines : vicissitude éternelle. » Voilà, on en conviendra, un beau monologue philosophique sur les cha-peaux, et qui le dispute en profondeur à celui d’Hamlet sur les crânes. Pour se donner des airs de penseuret de moraliste, Mercier est toujours enclin à prodiguer les grands mots à propos des petites choses. Lesemprunts que nous continuerons de lui faire achèveront de prouver cette vérité.
(1) Mercier, Tableau de Paris, t. V.
(2) C’est encore Mercier qui remarque qu’on distingue parfaitementle cocher d’une courtisane de celui d’un président, etc. «Voulez-voussavoir au juste dans quel quartier va se rendre tel équipage? Écoutezbien l’ordre que donne le maître au laquais, ou plutôt que celui-ci rendau cocher. Au Marais, on dit : Au logis ; dans l’île Saint-Louis : A lamaison; au faubourg Saint-Germain : A l'hôtel, et dans le faubourg
Saint-Honoré : Allez. » Mercier entre aussi dans quelques détails surles aboyeurs qui se trouvent à la porte des spectacles. Parlant d’un deces hommes à la voix de stentor, il dit : « Cet aboyeur, pour donner àsa poitrine une force plus qu’humaine, a renoncé au vin et ne boit quede l’eau-de-vie. Il est toujours enroué ; mais cet enrouement même im-prime ù sa voix un son rauque et épouvantable qui ressemble ù untocsin. »