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LES CRIS DE PARIS AU MOYEN AGE.
« Le soir orrez sans plus atenclre,
» A haute voix sans délaier,
» Diex, qui apele l’oubloier ?
» Quant en aucun leu a perdu,
» De crier n’est mie esperdu,
» Près de Puis crie où a esté,
» Aide Diex de maisté,
» Coin de male eure je sui nez,
» Com par sui or mal assenez, etc.(1). »
C’était surtout pendant les longues et froides soirées d’hiver que l’oublieur parcourait les rues de la capitale,annonçant à grands cris sa marchandise. Écoutez parler celui que met en scène Alexis Monteil : « C’est dans lecarnaval, au cœur de l’hiver, que nous gagnons quelque chose. Le couvre-feu a sonné ; il est sept heures dusoir ; il gèle à pierre fendre; le vent et la neige blanchissent les maisons. Voilà le bon moment pour remplirnotre coffin d’oublies, le charger sur nos épaules et aller crier dans les rues : Oublies! oublies ! Les enfants,les servantes, nous appellent par les croisées... » On comptait, en effet, parmi les plaisirs de la soirée, celuid’appeler Xoublieux. Tout le monde se régalait au souper des diverses sortes de pâtisserie qu’il colportait parla ville, et surtout de ses friandes oublies , espèce de gauffre faite d’une feuille de pâte que l’on dévorait en unclin d’œil. C’était de ce gâteau léger que ces pâtissiers ambulants avaient reçu le nom d ’oublayeurs, de mômeque les rôtisseurs avaient été appelés oyers, à cause de l’oie qui était l’objet principal de leur commerce.Comme les oyers , les ouhlieurs donnèrent leur nom à la rue qu’ils habitaient dans la cité. Établis en commu-nauté dès l’an 1270, ils se conservèrent ainsi jusque dans le xvm e siècle. Leurs statuts et les règlements dontleur profession a été plusieurs fois l’objet révèlent un côté assez piquant des mœurs de l’ancienne sociétéfrançaise (2).
Guillaume de la Villeneuve, ce gourmet émérite, dut fêter plus d’une fois l’oublieur. Vraiment on ne s’éton-nera pas qu’au milieu d’appels si multipliés, faits tantôt à la vanité, tantôt à la gourmandise, l’auteur desCrieries du xm e siècle, ouïe personnage peut-être fictif qu’il met en scène sous son nom, se soit trouvé unjour tellement dépouillé, qu’il ne lui restait d’autre ressource pour soulager sa misère que de la chanter. N’ou-blions pas de recueillir, parmi les précieux renseignements que son poème nous donne sur la vie privée de sescontemporains, certaines clameurs plaintives auxquelles on peut croire que Guillaume de la Villeneuve n’estpas resté insensible. Le soin qu’il prend à les réunir, pour les mettre sous les yeux de ses lecteurs, sembleprouver qu’il a eu l’oreille ouverte au cri des mendiants et des confréries pieuses comme à celui des vendeurs :
« Aus Frères de saint Jaque pain,
» Pain por Dieu aux Frères Menors,
» Cels tieng-je por bons perneors.n Aux Frères de saint Augustin,
» Icil vont criant par matin,
» Du pain aus Sas, pain aus Barrez ,
» Aux povres prisons enserrez,
» A cels du val des Escoliers ;
(1) « Sur le soir commence à crier le marchand d’oublies : Voilàl’oublieux, qui l’appelle? Quand il a perdu en quelque endroit, il resteauprès de la porte en criant : au secours, Dieu de majesté 1 suis-je assezmalheureux ? A-t-on un sort plus contraire P »
(2) L’usage de faire monter le soir, au souper, les pâtissiers ambu-lants appelés oublieux, engendra des abus et occasionna maintes scènesscandaleuses. Les libertins les battaient et les dépouillaient non-seule-ment de leur marchandise, mais encore de leur argent. Enfin les ou-blieux eux-mêmes finirent par s’affilier à des bandes de malfaiteurs etprirent une part assez active à différents vols. Ils indiquaient les êtresd’une maison, et fournissaient ainsi à leurs associés le moyen de s’y
introduire. « Les oublieux, dit Le Grand d’Aussy, ont subsisté jusquedans le xvm' siècle. Mais quand Cartouche forma cette troupe d’assas-sins qui, pendant un temps, remplit Paris de meurtres, quelques-uns deces scélérats s’étant déguisés en marchands d’oublies pour commettreplus facilement leurs crimes, la police défendit aux oublieux les coursesnocturnes. Ce règlement en diminua beaucoup le nombre. Ceux d’entreeux qui continuèrent leur métier vendirent le jour, parcourant les quar-tiers et les promenades que fréquentait le peuple. Mais ils sont devenus,depuis, moins nombreux encore... Us ont été remplacés par des femmesqui vendent une pâtisserie de même nature, ouverte de même en cornetet qu’elles nomment plaisir des dames, n Le Grand d’Aussy, loc. cit.