VI
AYANT-PROPOS.
gnerait-il ces manifestations vocales, fruit du génie populaire des nations civilisées, empreintes pourla plupart d’un caractère d’originalité incontestable, et où l’on remarque souvent une énergie naïve,digne d’intéresser l’artiste, souvent aussi une fixité d’allures non moins précieuse pour l’historien?
Il nous a semblé, quant à nous, qu’il y avait quelques découvertes à faire dans cet océan sonore, etnotre première préoccupation a été d’en tirer un sujet de composition musicale. Cette idée s’était de-puis longtemps présentée à notre esprit, et nous avons eu soin, pendant plusieurs aimées, de réunir lesmatériaux que nous proposions de mettre en œuvre dans un cadre spécial, où ils eussent quelque chancede se produire avantageusement. Notre collaborateur Édouard Thierry, qui, pour la Danse macabre , avaitdéjà su répondre de la manière la plus heureuse à un désir semblable, est venu cette fois encore rem-plir nos vues de tout point en créant une des œuvres les plus gracieuses et en môme temps les plus spi-rituelles que la plume d’un poète ait jamais enfantée sur les Cris de Paris. Les contrastes sérieux etbouffons qui ressortent d’un pareil sujet, le mélange d’inspirations comiques ou sévères qu’on en peuttirer, tout cela est exprimé d’une façon délicate et ingénieuse dans une suite d’épisodes agencés avecart, et offrant au musicien une grande variété de caractères et de situations. Le style de cette œuvre,passant alternativement du ton élégiaque au ton comique ou satirique, justifie la qualification d’humo-ristique donnée à la symphonie. Avons-nous, de notre côté, interprété ce sujet avec autant de bonheur ?Avons-nous saisi la grâce sentimentale et l’originalité piquante qui distinguent à un si haut degré lesvers charmants de notre collaborateur, et qui se font surtout remarquer dans la chanson de Dona Floret dans les couplets du Promeneur solitaire? Le public en décidera. Mais que nous ayons ou non touchéle but, un fait nous semble acquis : c’est que les cris populaires, et môme les cris industriels, offrent aumusicien des sources abondantes et trop ignorées ; c’est qu’il y a là toute une région musicale biendigne d’ôtre explorée, et où nous aurons du moins le mérite d’ôtre entré plus résolûment peut-ôtrequ’on ne l’avait fait avant nous. Nous sommes, en effet, le premier qui ait assigné à l’interprétationmusicale des cris de Paris les proportions étendues d’une symphonie vocale et instrumentale, en troisparties, où les formes de l’art les plus sérieuses, de môme que les plus légères, se trouvent réunies. Jan-nequin, qui, au xvi e siècle, a traité ce sujet dans le style travaillé et un peu lourd du contre-point fleuriet de l’imitation, n’en a tiré qu’un simple quatuor, fait avec art il est vrai, mais dépourvu de toute espèced’intérêt dramatique.
Une fois notre conviction arrêtée sur le caractère presque musical des cris de Paris, on ne s’étonnerapas que notre curiosité se soit portée sur le caractère historique du sujet. Ici du moins nous avions denombreux devanciers, mais l’ordre manquait à leurs recherches. Il y avait à introduire dans l’histoiredes cris populaires une pensée dominante, à en montrer le rapport avec l’histoire des langues, des artset des sociétés, à caractériser les époques diverses qu’un examen attentif y distingue. Il y avait ensuite àétablir, par des exemples choisis et commentés avec soin, l’importance des cris parisiens au point devue musical ; il y avait enfin à tenir compte des essais d’application littéraire ou artistique qui avaientprécédé le nôtre et à les apprécier rapidement.