132
ŒUVRES DE HENRI HEINE.
plusieurs centaines de sacs blancs qui ne contenaient qu ■des cadavres et qu’on n’y entendait que quelques voi.irares, mais d’autant plus fatales, celles des garde-cadavres,qui, avec une indifférence inconcevable, comptaient auxhommes de l’entreprise des enterrements le nombre de sacsqu’ils leur remettaient, puis ceux-ci chargeaient ces sacs surleurs charrettes en répétant les nombres d’une voix sourde,et tout à coup éclataient parfois d’un ton criard pour seplaindre de ce qu’on leur avait livré un sac de moins, cequi donnait alors lieu à une étrange dispute. Je me rappelleque deux petits enfants, à mine affligée, regardaient enmême temps que moi, et que l’un d’eux me demanda si jene pouvais lui dire dans quel sac était son père.
Le récit qui suit a peut-être ce mérite qu’il est commeune sorte de bulletin écrit sur le champ de bataille, pendantla durée même du combat, et qu’il porte ainsi la couleursincère du moment. Thucydide l’historien, et Boccace, ledécaméroniste, nous ont sans doute laissé de meilleuresdescriptions en ce genre ; mais je doute qu’ils eussent euPâme assez calme pour les faire si belles et si savantes, si,pendant que le choléra de leur temps sévissait avec le plusdo rage, il leur avait fallu le poindre en articles précipitéspour la Gazette universelle de Corinthe ou de Pisc.)
Je parle du choléra qui règne actuellement ici,