PREMIÈRE PARTIE. 91
chiffre arabe, il ne songea qu’à peindre la parole , aulieu de chercher à peindre la pensée. Quel immenseservice il eût rendu à l’humanité, s’il eût fait pourles idées ce que l’autre fit pour les nombres ! Si,créant d’abord quelques signes bien fimples pourexprimer nos sentimens, nos sensations, nos idéespremières, il n’eût eu besoin ensuite, pour rendretoutes les combinaisons de ces sentimens, de ces sen-sations , de ces idées, que de changer la valeur dusigne par un simple déplacement ! « Quelle chimère !dira-t-on : quelle différence entre ces nombres ,toujours si positifs, si sûrs dans leur générationmutuelle, et ces idées si variables, si capricieuses ,si fugitives!... » Sans doute, la tâche était difficile ,beaucoup plus difficile que celle de l’inventeur deschiffres. Mais n’est-il pas vrai que le travail de cedernier nous semble aisé, parce qu’il est parfait ? Sivous en doutez, supposez-le à faire, ou encore in-connu, et essayez de calculer avec les chiffres ro-mains. Ah ! ne fixons pas de limites au génie des dé-couvertes; c’est bien assez des entraves que nousopposons à ses produits. Long-temps aussi l’on crutimpossible de franchir les mers , de faire sauter lesrochers, de détourner la foudre. Et pourtant levoyageur qui traverse les Alpes trouve tout simplequ’on ait ouvert une route dans les abîmes duSaint-Gothard ; comme l’habitant des cités dort tranquilleà l’abri de son paratonnerre ; comme un marin vousdit : « Je viens de faire le tour du monde , » avec la