182
ART DE FORMULER.
niques considérables, quelquefois même aveccommencement de pousse, qu'on mène entroupeaux aux sources d'eaux minérales, enrevenir parfaitement guéris ?
Non, il n'est pas possible, avec trois ou quatresubstances simples, de satisfaire aux cas in-nombrables de maladies et de leurs non moinsnombreuses complications idiosyncrasiques. Sivous bornez la matière médicale au quinquina,à l'opium, au mercure, au fer, aurez-vous unobstétrical et un hémostatique à la fois à com-parer au seigle ergoté ; un antigoutteux iden-tique au colchique; un contro-stimulant sem-blable à la digitale? Si vous n'avez pas la noixvomique ou la strychnine, avec quoi stimule-rez-vous la moelle épinière? Guérirez-vousaussi bien les urétrites avec le fer ou le mer-cure qu'avec le copalm ou le cubèbe? Com-ment produirez-vous une détente favorable àun état inflammatoire local et accidentel, sansces émollients si bénins que vous les dédaignezpar leur vulgarité môme? Vous admettrez doncces substances, et, entrant dans cette voie,vous en accepterez bien d'autres encore. Lanature, du reste, semble venir elle-même dé-cider la question, en multipliant, avec une sol-licitude admirable, les remèdes propres à com-battre les maladies, et en les modifiant par desnuances insensibles, afin de pouvoir attein-dre jusqu'à leurs plus faibles complications.En effet, la fièvre a-t-elle la même inter-mittence, une tout autre maladie a-t-elle dessymptômes tout à fait identiques chez tous lesindividus? Voilà pour les maladies. Voyons s'ilen est de même pour les médicaments : l'opiuma-t-il les mêmes qualités que le lactucarium,le lactucarium que la stramoine, et cette der-nière exactement les propriétés du haschisch?Non. Pourtant ces quatre, substances sont desnarcotiques dont les propriétés se confondentpar quelques points. L'ipécacuanha a-t-il lesmêmes elfets que le tartre stibié, et celui-cique le sulfate de zinc? Non, et cependant cesont trois vomitifs. L'esprit ne peut se refuserà croire que ces nombreuses substances destrois règnes, dans lesquelles résident des pro-priétés particulières, n'aient été créées pour lesoulagement des infirmités du corps. Cettecroyance est innée dans l'homme, et a dû semontrer dès sa création. N'est-elle pas, aprèstout, de la plus belle philosophie ?
C'est, à notre avis, encore une bien grandehérésie, professée par quelques médecins, qued'admettre que toutes les maladies ont despériodes qu'elles doivent nécessairement par-courir et contre lesquelles tout l'arsenal phar-maceutique est impuissant. Cette manière devoir revient au scepticisme thérapeutique.Celui-ci vient de ce que les jeunes médecinsd'aujourd'hui délaissent trop souvent la ma-
tière médicale, qui constitue la base de la thé-rapeutique; or, il en est de l'art de guérircomme des sciences, où le scepticisme est d'au-tant plus grand qu'on les a moins approfon-dies. Il ne faut pas aller chercher bien loindes arguments pour démontrer toute la faus-seté de ce scepticisme. Quoi ! vous avez unefièvre intermittente depuis deux jours ou de-puis six mois, vous prenez pendant un jour oudeux du sulfate de quinine et aous vous trou-vez guéri; viendriez-vous dire que la fièvre de-vait cesser le jour même où elle a cessé etaurait certainement disparu sans le sulfate dequinine, parce qu'elle avait alors parcourutoutes ses phases? t T n individu est affecté deplaies syphilitiques, au nez, à la gorge, plaiesqui grandissent tous les jours ou restent sta-tionnants. On lui administre une préparationmercurielle ou de l'iodure de potassium, et lemal décroît chaque jour à partir des premièresdoses du médicament. Direz-vous encore quele mal avait parcouru toutes ses périodes?Quand on verse sur la surface sphacélée d'uncancer quelques gouttes d'un soluté d'acidecyanhydrique ou d'un liquide qui en contient,comme de l'eau de laurier-cerise, les douleursatroces qu'éprouvait le malade cessent commepar enchantement. Dira-t-on qu'il y a illusion,que le médicament n'a rien fait et ne pouvaitrien faire, sous prétexte que les phases du malne devaient être révolues qu'avec la vie dumalade"? Ce serait de la mauvaise foi.
Autant vaudrait nier l'action toxique despoisons, et par suite celle des antidotes, quelleque soit la précision de leur efficacité, quenier l'action des médicaments. En effet, d'aprèsle système de périodes à parcourir quandmême, les poisons n'empoisonnent que lorsquela vie d'un individu arrive à son ternie, autre-ment dit, l'individu meurt parce qu'il doitmourir, et partant l'emploi de l'antidote estgratuit, car, que le poison tue ou ne tue pas,il n'aura rien fait : c'est plus que le fatalismedes musulmans.
Nous ne prétendons nullement dire que lesmaladies n'ont pas leurs périodes ; le préten-drions-nous, les faits viendraient nous donnerun démenti formel. Nous dirons même qu'il esttelle maladie dont, en effet, dans l'état actuelde la thérapeutique, il serait difficile d'ar-rêter les développements ; mais ce que nousn'admettons pas, c'est qull en soit toujoursainsi ; c'est qu'il ne soit pas possible d'abrégerle cours d'une maladie et de prévenir uneterminaison fatale. Maintenant, que l'on ex-plique le fait en disant que le médicament afait disparaître la maladie en hâtant, en pré-cipitant le déroulement de ses périodes, ce quinous paraît une puérilité, nous n'y tenons pas;