30 INTRODUCTION
des sciences physiques comme dans celui des sciences morales, les hommesvraiment utiles ne sont pas encore, à notre époque, suffisamment honorés. Onsait dans toutes les classes de la société les noms des grands foudres de guerre,des acteurs célèbres, tandis que l'on ignore ceux d'hommes qui, par de rudestravaux, dans le silence du cabinet ou les dangers du laboratoire, ont dotél'humanité de bienfaits beaucoup plus réels, beaucoup plus grands et surtoutbeaucoup plus durables que ceux qui peuvent résulter de batailles gagnées oude scènes théâtrales bien mimées. A Dieu ne plaise qu'il entre dans notre pen-sée de nier le mérite de qui que ce soit, remplissant avec distinction une mis-sion utile ; ce que nous voulons établir, c'est une proportion ; ce que nousvoudrions voir mettre en pratique, c'est le grand principe : à chacun selon sesœuvres. Eh bien 1 nous le répétons,, le savant, l'inventeur, ne sont pas honorésen raison des services qu'ils rendent. On jouit des fruits de leur génie sansleur en faire honneur, sans se préoccuper des luttes quelquefois si dramatiquesqu'ils durent soutenir, d'abord pour discipliner la matière, puis pour vaincrenos propres préjugés. Pour nous en tenir à notre sujet, si nous nous reportonsau tableau que nous venons d'esquisser rapidement des travaux des pharma-ciens, ayant un caractère d'intérêt général, on reconnaît que presque pas unedécouverte quelque peu importante ne s'est effectuée dans le domainejle lachimie, sans qu'un pharmacien n'y ait participé comme auteur ou vulgarisa-teur. Eh bien encore ! chose pénible à constater parce qu'elle est peut-être unvice inhérent à notre nature, le pharmacien qui a tant fait pour les progrès hu-mains, et qui dit progrès humains dit à la fois bonheur matériel, émancipationdes idées, liberté de l'homme, le pharmacien, disons-nous, seul n'a pas profitéde ces progrès, seul il n'a pas fait de moisson qui puisse le récompenser de sessacrifices et de ses peines : Sic vos non vobis mellificatis apes. Sous le rapportmoral, c'est un esclave au milieu de citoyens libres ; au point de vue matériel,par la position qui lui est faite, il ne peut plus vivre honorablement, chacunempiète sur les droits que la loi lui avait concédés, en un mot, la pharmacieest en détresse (1).
Cependant une profession qui donne de tels résultats mérite assurément lasollicitude d'un gouvernement éclairé. Nous nous berçons de l'espérance qu'unjour prochain elle l'obtiendra.
(1) Aujourd'hui les trois quarts des pharmaciens n'ont pas d'élèves ou aides, parce qu'ils ne peuventen supporter les charges. Or, l'exercice de la pharmacie dans cette condition est le pire des escla-vages qu'on puisse s'imaginer à notre époque. Un pharmacien dans cette position, indépendammentde la perte de sa liberté, n'a ni le loisir, ni la tendance de s'occuper de travaux scientifiques. Il y aintérêt général à faire cesser cet état de choses.