Druckschrift 
2 (1861)
Entstehung
Seite
370
Einzelbild herunterladen
 

370

ŒUVRES DE HENRI HEINE,

défunte mère qui me racontait sa vie. Il fut à même debien la connaître, cette triste existence, car il avait étéjadis valet de chambre du comte. Il jouissait cruelle-ment des affreuses terreurs que jéprouvais, pauvrepetite enfant, en entendant des paroles quisemblaientsortir de terre. Ces paroles souterraines me racontaientdeffrayantes histoires, histoires dont je nai jamais saisilensemble, que joubliai ensuite insensiblement, maisqui me revenaient avec de vives couleurs, quand jedansais. Oui, quand je dansais, jétais soudainementsaisie dun étrange souvenir. Je moubliais moi-même,je mimaginais être une tout autre personne, et commetelle tourmentée par les peines et par les secrets decette même personne. Dès que je cessais de danser, toutseffaçait dans ma mémoire. »

Pendant que Laurence parlait ainsi dun air lent etsingulièrement questionneur, elle se tenait debout de-vant la cheminée le feu flamboyait toujours plusclair et plus gai, et moi jétais enfoncé dans le fauteuilqui servait probablement à son mari quand, le soiravant le coucher, il lui racontait ses batailles. Laurenceme regardait avec ses grands yeux, et semblait me de-mander conseil. Elle balançait sa tête avec une rêveriesi mélancolique; elle minspirait une si noble, si doucepitié; elle était si svelte, si jeune, si belle, cette fleur,ce lis sorti dun tombeau, cette tille de la mort, cespectre au visage dange, au corps de bayadère ! Je nesais comment cela se lit; cétait peut-être linfluence