334 ŒUVRES DE HEN1U HEINE.
fourrent dans la bouche une douzaine de monosyllabes,les mâchent, les cassent et vous les crachent à la figure,et ils appellent cela parler. Heureusement qu’ils sontassez taciturnes de leur naturel, et quoiqu’ils vous re-gardent toujours la bouche ouverte, ils vous font aumoins grâce de longues conversations. Mais malheur ànous si nous tombons dans les mains d’un fils d’Albionqui a fait le grand tour et appris sur le continent àparler français. Celui-là veut saisir l’occasion de prati-quer sa science en linguistique, nous accable de ques-tions sur tous les sujets; à peine a-t-on répondu à l’une,qu’il en,arrive une seconde sur notre âge, notre patrie,ou la durée de notre séjour, et il croit nous intéresserbeaucoup par cet interrogatoire. Un de mes amis deParis disait, avec raison peut-être, que les Anglais ap-prennent leur conversation française au bureau despasse-poris. Leur entretien le mieux venu est à table,quand ils coupent en tranches leurs rostbeefs gigan-tesques et vous demandent lequel vous aimez mieux,de l’intérieur rouge ou du dehors bruni, du plus oumoins cuit, du gras ou du maigre. Leurs rostbeefs etleurs rôtis de mouton sont d’ailleurs les seules bonneschoses qu’ils possèdent. Le ciel préserve tout être chré-tien de leurs sauces, composées d’un tiers de farine etde deux tiers de beurre, ou, pour varier, d’un tiers debeurre et de deux tiers de farine! Que Dieu garde cha-cun do leurs naïfs légumes qu’ils servent cuits à l’eauet comme la nature les a façonnés ! Plus abominables