294
ŒUVRES DE HENRI HEINE.
• soir nous nous arrêtâmes devant une longue barre detraverse qui nous séparait d’une grande prairie; il nousfallut attendre près d’une demi-heure avant que, d’unecabane voisine construite en terre, nous vissions sortirle petit, qui vint tirer la barre et nous admettre. Je disle petit, parce que la vieille Marthe nommait toujoursainsi son neveu de quarante ans. Celui-ci, pour recevoirdignement ses gracieux maîtres, avait endossé le vieilhabit de livrée de son oncle défunt; et comme il avaitfallu préalablement l’épousseter un peu, il nous avaitfait attendre tout ce temps. Si on lui en eût accordédavantage, il aurait également mis des bas, mais seslongues jambes nues et rouges ne juraient pas trop avecl’éclat de son habit écarlate. Je iie sais plus s’il portaitpar-dessous une culotte. Jean, notre domestique, quiavait, lui aussi, entendu le mot de château, fit une minefort étonnée quand le petit nous conduisit au pauvre bâ-timent démoli qu’avait habité le défunt seigneur. Maisil demeura tout consterné quand ma mère lui ordonnad’y apporter les lits. Comment supposer qu’il ne se trou-vait pas de lits dans le château ! et l’ordre que ma mèrelui avait donné d’emporter les lits pour nous avait étécomplètement oublié ou regardé par lui comme uneprécaution superflue. La petite maison, qui n’avaitqu’un étage, et n’offrait dans le bon temps que cinqpièces habitables, était devenue une désolante image dedestruction. Les meubles brisés, les tapis déchirés, leslenêtres pour la plupart sans vitres, les dalles arrachées