236 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
orgue. Je reste là, abandonnant mon âme à ses impro-visations, et composant pour cette étrange musique untexte encore plus étrange. De temps en temps mes re-gards vagabonds s’enfoncent sous les arceaux vaporeux,et cherchent les sombres groupes qui appartiendraientaux accords de cet orgue. Quelle est la femme au voilenoir agenouillée là-bas devant le tableau delà madone?La lampe qui pend au-dessus éclaire d’un jour tranchéla mère d’un amour céleste crucifié, la Vénus Dolo-rosa; pourtant des rayons complaisamment mystérieuxtombent quelquefois comme en cachette sur les bellesformes de la dévote voilée. Celle-ci demeure immobilesur les marches de pierre de l’autel, mais son ombres’agite sous le vacillement de la lumière, accourt quel-quefois jusqu’à moi, puis se retire furtivement commeun nègre muet, messager d’amour dans un harem... Jele comprends. Il m’annonce la présence de sa maî-tresse , la sultane de mon cœur.
Peu à peu l’obscurité augmente dans l’édifice désert,çà et là une figure indécise se coule le long des piliers,de temps à autre résonne un léger murmure dans unechapelle latérale, et l’orgue gémit en sons prolongéscomme les soupirs d’un cœur de géant.
On aurait dit que les sons de cet orgue ne voulaientjamais finir, que cette voix mourante, que cette grandeagonie dût se prolonger éternellement. Je sentais unengourdissement aussi indicible, une anxiété aussiinouie que si j’eusse été enterré vivant, ou même que