I U
ŒUVRES DE HENRI HEINE.
lesquels flottait un sein énorme et cramoisi comme unevéritable mer-Rouge.
— Vous êtes Allemand? me dit-elle.
— Je suis trop homme de probité pour le nier, signora,répondis-je.
—Hélas! les Allemands sont suffisamment probes,dit-elle avec un soupir; mais à quoi sert que les gens aient dela probité, s’ils nous volent ! Ils ruinent l’Italie. Mes meil-leurs amis sont en prison à Milan; rien qu’esclavage...
— Non, non! s’écria le marquis; ne vous plaignezpas des Allemands : nous sommes des conquérantsconquis, des vainqueurs vaincus aussitôt que nous arri-vons en Italie ; et vous voir, signora, vous voir et tomberà vos pieds, ne sont qu’un... Puis, après avoir étalé sonmouchoir de soie jaune, et s’être agenouillé dessus, ilajouta : — Je me mets ici à vos genoux, et vous rendshommage au nom de toute l’Allemagne.
— Cristoforo di Gumpelino, dit avec un soupir lan-guissant la signora, levez-vous et embrassez-moi.
Mais pour que ce tendre berger ne dérangeât pas lacoiffure et le fard de sa belle, celle-ci ne le baisa pas surses lèvres brûlantes, mais sur son front gracieux, desorte que le visage plongea plus bas, et que le nez, gou-vernail de ce visage, rama dans la mer Rouge.
— Signor Bartolo, m’écriai-je, permeltez-moi de meservir aussi du crachoir.
Signor Bartolo sourit tristement, mais sans dire un