Ann. 1764.Décemb.
40 Voyage
aller fans doute prendre leurs armes, que vraifembla-blement ils avoient laiflees à très-peu de diftance.Pour prévenir tout accident & dilliper leurs craintes,je courus au-devant de mes gens , & , du plus loinque je pus me faire entendre, je leur criai de retour-ner , & d’envoyer un d’entr’eux avec tout le tabacqu’on pourroit lui donner. Les Patagons revinrent alorsde leur frayeur, & reprirent leur place, à l’exceptiond’un vieillard qui s’approcha de moi, pour me chanterune longue chanfon : je regrettai beaucoup de ne pasl’entendre ; il n’avoit pas encore fini de chanter , queM. Cumming arriva avec le tabac. Je ne pus m’em-pêcher de fourire de fa furprife ; cet Officier, qui avoitfix pieds, fc voyoir pour ainfi dire transformé enpigmée à côté de ces géans ; car on doit dire des Pa-tagons qu’ils font plutôt des géans que des hommesd’une haute taille. Dans le petit nombre des Européensqui ont fix pieds de haut, il en efl: peu qui aient une car-rure & une épaiffeur de membres proportionnées à leurtaille : ils reffemblent à des hommes d’une ftature or-dinaire , dont le corps fe trouveroit tout-à-coup élevé parhafard à cette hauteur extraordinaire : un homme de fixpieds deux pouces feulement, qui furpafferoit autant encarrure qu’en grandeur un homme d’une taille commu-ne, robufte & bien proportionné, nous paroîtroit bienplutôt être né de race de géans, qu’un individu anomalepar accident. On peut donc aifément s’imaginer l’im-preffion que dut faire fur nous la vue de cinq centshommes , dont les plus petits étoient au moins de fixpieds fix pouces, & dont la carrure & la groffeur des
membres