LÉGION D’HONNEUR.
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du plus grand capitaine des temps modernes, entraînèrent en le charmantle conseil d’État tout entier. Elles étaient, il faut le dire, sincères & inté-ressées tout à la fois. Le premier Consul voulait qu’il fût bien entendu,surtout pour les militaires, que ce n’était pas comme général seulement,mais comme homme de génie, qu’il était le chef de la France.
« Ne pouvant le faire renoncer à son projet, on l’engagea cependant àl'ajourner, lui disant que c’était trop tôt; il fallait s’arrêter un inftant, Ndonner à l’opinion un moment de répit. 11 n’écouta aucun de ces conseils.Sa nature était en toutes choses impatiente du résultat...
« La loi relative à la Légion d’honneur rencontra dans les deux Assem-blées une résiffance également vive. Lucien Bonaparte en fut nommé rap-porteur ; & à la vivacité qu’il mit à la défendre, il devint trop évident qu’ildéfendait une idée de famille. L’inif itution fut fort attaquée au tribunat parMM. Savoie-Rollin & de Chauvelin, ce dernier mettant une sorte de pré-tention à défendre le principe de l’égalité, malgré le nom qu’il portait.
« Lucien, qui avait le talent de la parole, mais qui ne l’avait pas suffi-samment exercé, répondit avec peu de sang-froid & de mesure, & con-tribua beaucoup à indisposer le tribunat. Malgré l’épuration que ce corpsavait subie, le projet présenté n’obtint que cinquante-six boules blanchescontre trente-huit noires. Au Corps législatif, la discussion, quoique dirigéetout entière dans un même sens, puisque le tribunat, ayant adopté la pro-position du gouvernement, n’avait envoyé que des orateurs chargés del'appuyer, la discussion ne ramena pas beaucoup les esprits. Il n’y eutque cent soixante-six suffrages favorables contre cent dix suffrages con-traires. Le projet de loi fut donc adopté; mais rarement la minorité avaitété si forte & la majorité si faible, même avant l’exclusion des opposants.C’eft que le premier Consul avait heurté ici le sentiment de l’égalité, seulsurvivant dans les cœurs. Ce sentiment s’effarouchait à tort sans doute,car il n’y avait rien de moins ariftocratique que cette infhtution. Mais toutsentiment, quand il efl vif, eft susceptible & ombrageux. Le premier Consulétait allé trop vite; il en convint. — « Nous aurions dû attendre, dit-il,« cela efl vrai. Mais nous avions raison, & il faut savoir hasarder quelque« chose quand on a raison. D’ailleurs ce projet a été mal défendu ; on n’a« pas fait valoir les bons arguments. Si on avait su les présenter avec« vérité & vigueur, l’opposition se serait rendue ( 1 ). »
(1) Thiers, Le Consulat & l’Empire.