ORDRE DU TEMPLE.
I 21
magie sarrazine. D’abord symbolique, le reniement devint réel; ils abju-rèrent un dieu qui ne donnait pas la victoire ; ils le traitèrent comme unallié infidèle qui les trahissait, l’outragèrent, crachèrent sur la croix. Leurvrai dieu, ce semble, devint l’ordre lui-même. Ils adorèrent le Temple &les templiers leurs chefs, comme temples vivants. Ils symbolisèrent parles cérémonies les plus sales & les plus repoussantes le dévouementaveugle, l’abandon complet de la volonté. L’ordre, se serrant ainsi, tombadans une farouche religion de soi-même, dans un satanique égoïsme. Cequ’il y a de souverainement diabolique dans le diable, c’eft de s’adorer...
« Que tel ait été d’ailleurs le caradère général de l’ordre; que les statutssoient devenus expressément honteux & impies, c’eft ce que je suis loind’affirmer. De telles choses ne s’écrivent pas. La corruption entre dans unordre par connivence mutuelle & tacite. Les formes subsiftent, changeantde sens & perverties par une mauvaise interprétation que personne n’avouetout haut...
« Maintenant, comment expliquer les variations du grand maître & sadénégation finale ? Ne semble-t-il pas que, par fidélité chevaleresque, parorgueil militaire, il ait couvert à tout prix l’honneur de l’ordre; que lasuperbe du Temple se soit réveillée au dernier moment; que le vieux che-valier, laissé sur la brèche comme dernier défenseur, ait voulu, au périlde son âme, rendre à jamais impossible le jugement de l’avenir sur cetteobscure question?
« On peut dire aussi que les crimes reprochés à l’ordre étaient particuliersà telle province du Temple, à telle maison; que l’ordre en était innocent;que Jacques Molay, après avoir avoué comme homme N par humilité, putnier comme grand maître.
« Mais il y a autre chose à dire. Le chef principal de l’accusation, lereniement, reposait sur une équivoque. Ils pouvaient avouer qu’ils eussentrenié & soutenir qu’ils n’étaient point apoftats. Ce reniement, plusieurs ledéclarèrent, était symbolique; c’était une imitation du reniement de saintPierre, une de ces pieuses comédies dont l’Église antique entourait lesaéfes les plus sérieux de la religion, mais dont la tradition commençait àse perdre au quatorzième siècle. Que cette cérémonie ait été quelquefoisaccomplie avec une légèreté coupable, ou même avec une dérision impie,c’était le crime de quelques-uns & non la règle de l’ordre.
« Cette accusation eft pourtant ce qui perdit le Temple. Ce ne fut pasl’infamie des mœurs : elle n’était pas générale; autrement, comment sup-