ACTE V, SCÈNE VI.
Dans le temple voisin chacun cherche un asile.
Hippolyte lui seul, digne fils d’un héros,
Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,
Pousse au monstre, et d’un dard lancé d’une main sûreIl lui fait dans le flanc, une large blessure.
De rage et de douleur le monstre bondissantVient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,
Se roule, et leur présente une gueule enflamméeQui les couvre de feu, de sang, et de fumée.
La frayeur les emporte ; et, sourds à cette fois,
Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix ;
En efforts impuissants leur maître se consume;
Ils rougissent le mors d’une sanglante écume.
On dit qu’on a vu même, en ce désordre affreux,
Un dieu qui d’aiguillons pressait leur flanc poudreux.
A travers les rochers la peur les précipite ;
L’essieu crie et se rompt : l’intrépide HippolyteVoit voler en éclats tout son char fracassé ;
Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.
Excusez ma douleur ; cette image cruelleSera pour moi de pleurs une source éternelle :
J’ai vu, seigneur, j’ai vu votre malheureux filsTraîné par les chevaux que sa main a nourris.
11 veut les rappeler, et sa voix les effraie;
Ils courent : tout son corps n’est bientôt qu’une plaie.De nos cris douloureux la plaine retentit.
Leur fougue impétueuse enfin se ralentit :
Ils s’arrêtent non loin de ces tombeaux antiquesOù des rois ses aïeux sont les froides reliques.
J’y cours en soupirant, et sa garde me suit ;
De son généreux sang la trace nous conduit;
Les rochers en sont teints; les ronces dégouttantesPortent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.J’arrive, je l’appelle ; et, me tendant la main,
Il ouvre un œil mourant qu’il referme soudain.
« Le ciel, dit-il, m’arrache une innocente vie.
« Prends soin après ma mort de la triste Aricie.
« Cher ami, si mon père un jour désabusé« Plaint le malheur d’un fils faussement accusé,
« Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive,
« Dis-lui qu’avec douceur il traite sa captive :