Druckschrift 
Théâtre complet de J. Racine
Entstehung
Seite
46
Einzelbild herunterladen
 

46

LES FRÈRES ENNEMIS.

POLYNICE.

Je punis un méchant.

JOCASTE.

Et sa mort aujourdhui

Vous rendra plus coupable et plus méchant que lui.

POLYNICE.

Faut-il que de ma main je couronne ce traître,

Et que de cour en cour jaille chercher un maître ;Querrant et vagabond je quitte mes États,

Pour observer des lois quil ne respecte pas?

De ses propres forfaits serai-je la victime?

Le diadème eSt-il le partage du crime?

Quel droit ou quel devoir na-t-il point violé?

Et cependant il règne, et je suis exilé!

JOCASTE.

Mais si le roi dArgos vous cède une couronne...

POLYNICE.

Dois-je chercher ailleurs ce que le sang me donne?

En malliant chez lui naurai-je rien porté?

Et tiendrai-jemon rang de sa seule bonté?

Dun trône qui mest faut-il que lon me chasse,

Et dun prince étranger que je brigue la place ?

Non, non ; sans mabaisser à lui faire la cour,

Je veux devoir le sceptre à qui je dois le jour.

JOCASTE.

Quon le tienne, mon fils, dun beau-père ou dun père,La main de tous les deux vous sera toujours chère.

POLYNICE.

Non, non ; la différence est trop grande pour moi ;

Lun me ferait esclave, et lautre me fait roi.

Quoi ! ma grandeur serait louvrage dune femme !

Dun éclat si honteux je rougirais dans làme.

Le trône, sans lamour, me serait donc fermé?

Je ne régnerais pas si lon ne meût aimé?

Je veux mouvrir le trône, ou jamais ny paraître ;

Et quand jy monterai, jy veux monter en maître ;

Que le peuple à moi seul soit forcé dobéir;

Et quil me soit permis de men faire haïr.

Enfin, de ma grandeur je veux être larbitre,

Nêtre point roi, madame, ou lêtre à juste titre ;

Que le sang me couronne ; ou, sil ne suffit pas,

Je veux à son secours nappeler que mon bras.