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Théâtre complet de J. Racine
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LES FRÈRES ENNEMIS.

Et, voyant qu'en effet ce beau soin vous anime,

J’admire à tout moment cet effort magnanimeQui vous fait mettre enfin votre haine au tombeau.Ménécée, en mourant, n’a rien fait de plus beau.

Et qui peut immoler sa haine à sa patrieLui pourrait bien aussi sacrifier sa vie.

CRÉON.

Ah ! sans doute, qui peut, d’un généreux effort,

Aimer son ennemi, peut bien aimer la mort.

Quoi! je négligerais le soin de ma vengeance,

Et de mon ennemi je prendrais la défense !

De la mort de mon fils Polynice est l’auteur,

Et moi je deviendrais son lâche protecteur!

Quand je renoncerais à cette haine extrême,

Pourrais-je bien cesser d’aimer le diadème?

Non, non ; tu me verras d’une constante ardeurHaïr mes ennemis, et chérir ma grandeur.

Le trône fit toujours mes ardeurs les plus chères :

Je rougis d’obéir où régnèrent mes pères :

Je brûle de me voir au rang de mes aïeux,

Et je l’envisageai dès que j’ouvris les yeux.

Surtout depuis deux ans ce noble soin m’inspire,

Je ne fais point de pas qui ne tende à l’empire :

Des princes mes neveux j’entretiens la fureur,

Et mon ambition autorise la leur.

D’Étéocle d’abord j’appuyai l’injustice ;

Je lui fis refuser le trône à Polynice.

Tu sais que je pensais dès lors à m’y placer ;

Et je l’y mis, Attale, afin de l’en chasser.

ATTALE.

Mais, seigneur, si la guerre eut pour vous tant de charmes,D’où vient que de leurs mains vous arrachez les armes ?

Et, puisque leur discorde est l’objet de vos vœux,Pourquoi, par vos conseils, vont-ils se voir tous deux?

CRÉON.

Plus qu’à mes ennemis la guerre m’est mortelle,

Et le courroux du ciel me la rend trop cruelle :

Il s’arme contre moi de mon propre dessein;

11 se sert de mon bras pour me percer le sein.

La guerre s’allumait, lorsque, pour mon supplice,

Hémon m’abandonna pour servir Polynice ;