POÉTIQUE CURIEUSE. *35
En calembourgs forcés leur maître se consume;
Ils n’attendent plus rien de sa pesante plume.
On dit qu’on a vu même, en ce désordre affreux,
Lenoir (1), qui d’espions garnissoit tous les lieux.
Soudain vers l’Opéra l’effroi nous précipite :
On nous suit ; nous entrons : mon maître, mis en fuite ,
Voit voler en lambeaux Tarare fracassé (2);
Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.
Excusez ma longueur : cette scène cruelleSera pour moi d’ennuis une source éternelle.
J’ai vu, messieurs, j’ai vu ce maître si chéri,
Traîné par un exempt que sa main a nourri ( 3 ).
Il veut le conjurer, mais l’exempt est de glace :
Ils montent dans un char qui s’offre sur la place.
De nos cris glapissans le quartier retentit ;
Le fiacre impétueux enfin se ralentit :
Il s’arrête non loin de cet hôtel antique
Où de Vincent de Paule est la froide relique ( 4 )*
J’y cours en soupirant, et la garde me suit;
D’un peuple d’étourneaux la file me conduit :
Le faubourg, en est plein; cent bouches dégoûtantesContent de Beaumarchais les détresses sanglantes.
J’arrive, je l’appelle; et, me tendant la main,
Il ouvre le guichet, qu’il referme soudain :
« Le Roi, dit-il alors, me jette à Saint-Lazare;
« Prenez soin, entre vous, du malheureux Tarare :
« Cher ami, si le prince, un jour plus indulgent,
« Veut bien, de cet affront me payer en argent,
D’avance il peut compter sur ma reconnoissauce ;
(1) Lieutenant de police.
(2) A la dernière répétition de Tarare, Beaumarchais, troublépar un concert de sifflets, dit que le cinquième acte de son opéran’étoit pas fait. Il lisoit, depuis trois ou quatre ans, de maison enmaison, cet opéra, pour lequel on fit 200,000 livres de dépenses.
( 3 ) L’exempt qui l’arrêta dînoittous les jours chez lui. Exemptesublime de dévouement et de reconnoissauce !
( 4 ) Saint-Lazare.