258
ŒUVRES DE HENRI HEINE.
à Dublin , et que je pouvais m’asseoir sur un petit coindu tabouret où ma mère appuyait ses pieds, j’avais tou-jours à l’importuner de toutes sortes de questions surce que les tailleurs, les cordonniers, les boulangers,enfin tout le monde avait à faire dans le monde. Et mamère m’expliqua que les tailleurs faisaient les habits;les cordonniers, les souliers; les boulangers, le pain...Et quand je demandai ensuite ce que faisaient les rois,ma mère me répondit, ils gouvernent. — Sais-tu bien,chère maman, lui dis-je alors, que si j’étais roi, j’essaie-rais une fois de passer tout un jour sans gouverner, pourvoir quelle mine aurait alors le monde. — Ma chèreenfant, répondit ma mère, c’est ce que font aussi beau-coup de rois, et l’on s’en aperçoit bien.
— En vérité, milady, votre mère avait raison. Il y asurtout ici en Italie de ces rois, et l’on s’en aperçoit bienpar exemple à Naples...
— Mais, cher docteur, il ne faut pas trop en vouloir àun semblable roi italien s’il lui arrive souvent de ne pasgouverner de tout le jour à cause de la chaleur exces-sive. Il serait seulement à craindre que les carbonari neprofitassent d’un pareil jour, car j’ai surtout remarquédans ces derniers temps que les révolutions avaient tou-jours éclaté ces jours-là où l’on ne gouvernait pas. Siles carbonari venaient une fois à se tromper, et à croireque c’est jour ingouvernementé, tandis que, contretoute attente, on gouvernerait, ils y perdraient leurstètes. Les carbonari ne peuvent donc y mettre assez de