HENRI HEINE.
III
C’était un bel homme de trente-cinq ou trente-six ansayant les apparences d’une santé robuste; on eût dit unApollon germanique a voir son haut front blanc, purcomme une table de marbre, qu’ombrageaient d’abon-dantes masses de cheveux blonds. Ses yeux bleus pétil-laient de lumière et d’inspiration; ses joues rondes,pleines, d’un contour élégant, n’étaient pas plombées parla lividité romantique à la mode à cette époque. Au con-traire, les roses vermeilles s’y épanouissaient classique-ment; une légère courbure hébraïque dérangeait, sans enaltérer la pureté, l’intention qu’avait eue son nez d’êtregrec; ses lèvres harmonieuses « assorties comme deuxbelles rimes », pour nous servir d’une de ses phrases,gardaient au repos une expression charmante; mais, lors-qu’il parlait, de leur arc rouge jaillissaient en sifflant desflèches aiguës et barbelées, des dards sarcastiques nemanquant jamais leur but; car jamais personne ne futplus cruel pour la sottise : au sourire divin du Musagètesuccédait le ricanement du Satyre.
Un léger embonpoint païen que devait expier plus tardune maigreur toute chrétienne arrondissait ses formes : ilne portait ni barbe, ni moustache, ni favoris, ne fumaitpas, ne buvait pas de bière, et comme Gœthe avait hor-reur de trois choses : il était alors dans toute sa ferveurhégélienne; s’il lui répugnait de croire que Dieu s’étaitfait homme, il admettait sans difficulté que l’homme s’étaitfait Dieu, et il se comportait en conséquence. Laissons-Ieparler lui-même et raconter ce splendide enivrement intel-lectuel. « J’étais moi-même la loi vivante de morale, j’étaisimpeccable, j’étais la pureté incarnée; les Madeleines les