412 LES AVANTURESil court au rivage; on s'embarque : on n'entend que des cris con-fus sur le rivage par l'ardeur des mariniers impatiens de partir.Cet inconnu avoit erré quelque tems au milieu de l'I$le, mon-tant sur le sommet de tous les rochers, & considérant de là l'espa-ce immense des mers avec une tristesse profonde. Télémaque ne l'a-voit point perdu de vuë, & il ne cessoit d'observer ses pas. Soncoeur étoit attendri pour un homme vertueux, errant, malheureux,destiné aux plus grandes choses, & servant de jouët à une rigoureu-se fortune loin de sa patrie. Au moins, disoit-il en lui-même, peut-être reverrai-je Ithaque : mais ce Cléoménes ne peut jamais revoirla Phrygie. L'exemple d'un homme encore plus malheureux que luiadoucissoit la peine de Telémaque. Enfin cet homme voyant sonvaisseau prêt, étoit descendu de ces rochers escarpez avec autant devitesse & d'agilité, qu'Apollon dans les forêts de Lycie, ayant nouéses cheveux blonds, passe au travers des précipices pour aller per-cei de ses flèches les cerfs & les sangliers. Déja cet inconnu est dansle vaisseau qui fend l'onde amére, & qui s'éloigne de la terre.Alors une impression secrête de douleur saisit le cœur de Téléma-que, il s'afflige sans savoir pourquoi; les larmes coulent de ses yeux,& rien ne lui est si doux que de pleurer. En même tems il apperçoit sur le rivage tous les mariniers de Salente couchez sur l'herbe,& profondément endormis; ils étoient las & abattus. Le doux som-meil s'étoit insinué dans leurs membres, & tous les humides pavotsde la nuit avoient été répandus sur eux en plein jour par la puissancede Minerve. Telémaque est étonné de voir cet assoupissement univer-sel des Salentins, pendant que les Phéaciens avoient été si attentifs &si diligens à profiter du vent favorable : mais il est encore plus occu-pé à regarder le vaisseau Phéacien prêt à disparoître au milieu des flots,qu'à marcher vers les Salentins pour les éveiller. Un étonnement &un trouble secret tient ses yeux attachez vers ce vaisseau déja partidont il ne voit plus que les voiles qui blanchissent un peu dans l'ondeazurée ; il n'écoute pas même Mentor qui lui parle ; il est tout horsde lui-même dans un transport semblable à celui des Ménades, lors-qu'elles tiennent le thirse en main, & qu'elles font retentir de leurs cris
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Les avantures [aventures] de Télémaque, fils d'Ulysse
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