DE TELEMAQUE. LIV. XIX. 32ne, & il ne lui est jamais permis d'être à lui-même. Ses moin-dres fautes sont d'une conséquence infinie, parce qu'elles causent lemalheur des peuples, & quelquefois pendant plusieurs siécles : ildoit réprimer l'audace des méchans, soûtenir l'innocence, dissiperla calomnie. Ce n'est pas assez pour lui de ne faire aucun mal,il faut qu'il fasse tous les biens possibles dont l'Etat a besoin. Cen'est pas assez de faire le bien par soi-même, il faut encore em-pêcher tous les maux que les autres feroient, s'ils n'étoient retenus.Crains donc, mon fils, crains donc une condition si périlleuse,arme-toi de courage contre toi-meme, contre les passions, & con-tre les flateurs.En disant ces paroles, Arcésius paroissoit animé d'un feu divin,& montroit à Telémaque un visage plein de compassion pour lesmaux qui accompagnent la Royauté. Quand elle est prise, disoit-il, pour se contenter soi-même, c'est une monstrueuse tyrannie.Quand elle est prise pour remplir ses devoirs & pour conduire unpeuple innombrable, comme un pére conduit ses enfans, c'est uneservitude accablante qui demande un courage & une patience hé-roïque. Aussi est-il certain que ceux qui ont régné avec une sin-cére vertu, possédent ici tout ce que la puissance des Dieux peutdonner pour rendre une félicité complette.Pendant qu'Arcésius parloit de la sorte, ses paroles entroientjusqu'au fond du cœur de Télémaque; elles s'y gravoient commeun habile ouvrier avec son burin grave sur l'airain les figures qu'ilveut montrer aux yeux de la plus reculée postérité. Ces sages paroles étoient comme une flame subtile qui pénétroit dans les entrail-les du jeune Télémaque ; il se sentoit ému & embrasé : je ne saiquoi de divin sembloit fondre son cœur au-dedans de lui. Ce qu'ilportoit dans la partie la plus intime de lui-même, le consumoit se-crétement; il ne pouvoit ni le contenir, ni le supporter, ni ré-sister à une si violente impression. C'étoit un sentiment vif & dé-licieux, qui étoit mêlé d'un tourment capable d'arracher la vie.Ensuite Télémaque commença à respirer plus librement; il re-connut dans le visage d'Arcésius une grande ressemblance avec Laër-te:Ss 2
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Les avantures [aventures] de Télémaque, fils d'Ulysse
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323
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