Druckschrift 
Les avantures [aventures] de Télémaque, fils d'Ulysse
Seite
322
Einzelbild herunterladen
 

322 LES AVANTURESheureux moi-même de te revoir ! Cesse de chercher Ulysse en ceslieux, il vit encore ; il est réservé pour relever notre maison dansl'Isle d'Ithaque. Laërte même, quoique le poids des années l'aitabattu, jouït encore de la lumiére, & attend que son fils reviennelui fermer les yeux. Ainsi les hommes passent comme les fleurs quis'épanouïssent le matin, & qui le soir sont flétries & foulées auxpieds. Les générations des hommes s'écoulent comme les ondes d'unfleuve rapide ; rien ne peut arrêter le tems qui entraîne après luitout ce qui paroît le plus immobile. Toi-même, ô mon fils ! moncher fils, toi-même qui jouïs maintenant d'une jeunesse si vive &si féconde en plaisirs, souviens-toi que ce bel âge n'est qu'une fleurqui sera presque aussitôt séchée qu'éclose; tu te verras changé insen-siblement : les graces riantes, les doux plaisirs qui t'accompagnent,la force, la santé, la joie, s'évanouïront comme un beau songe;il ne t'en restera qu'un triste souvenir : la vieillesse languissante &ennemie des plaisirs viendra ridet ton visage, courber ton corps,affoiblir tes membres, faire tarir dans ton cœur la source de la joie,te dégoûter du présent, te faire craindre l'avenir, te rendre insen-sible a tout, excepté à la douleur. Ce tems te paroît éloigné.Hélas! tu te trompes, mon fils; il se hâte, le voilà qui arrive:ce qui vient avec tant de rapidité n'est pas loin de toi, & le présent qui s'enfuit est déja bien loin, puisqu'il s'anéantit dans le mo-ment que nous parlons, & ne peut plus se rapprocher. Ne comp-te donc jamais, mon fils, sur le présent ; mais soutiens-toi dansle sentier rude & âpre de la vertu par la vuë de l'avenir. Prépare-toi par des mœurs pures & par l'amour de la Justice, une placedans l'heureux séjour de la paix. Tu reverras enfin bientôt ton pé-re reprendre l'autorité dans Ichaque. Tu es pour régner aprèslui : mais hélas ! ô mon fils, que la Royauté est trompeuse !quand on la regarde de loin, on ne voit que grandeur, éclat &délices : mais de près tout est épineux. Un particulier peut sansdeshonneur mener une vie douce & obscure. Un Roi ne peut sansse deshonorer préférer une vie douce & oisive aux fonctions péni-bles du gouvernement ; il se doit à tous les hommes qu'il gouver-ne,