DE TELEMAQUE. LIV. XIX. 321licité, qu'il eût voulu y trouver Ulysse, & qu'il s'affligeoit d'êtrecontraint lui-même de retourner ensuite dans la société des mortels.C'est ici, disoit-il, que la véritable vie se trouve, et la nôtre n'estqu'une mort. Mais ce qui l'étonnoit, c'étoit d'avoir vu tant deRois punis dans le Tartare, & d'en voir si peu dans les ChampsElisées ; il comprit qu'il y a peu de Rois assez fermes & assez cou-rageux pour résister a leur propre puissance, & pour rejetter la fla-terie de tant de gens qui excitent toutes leurs passions. Ainsi lesbons Rois sont très-rares ; & la plupart sont si méchans, que lesDieux ne seroient pas justes, si apres avoir souffert qu'ils ayent a-busé de leur puissance pendant la vie, ils ne les punissoient aprèsleur mortTélémaque ne voyant point son pére Ulysse parmi tous ces Rois,chercha du moins des yeux le divin Laërte son grand-pére. Pendant qu'il le cherchoit inutilement, un vieillard vénérable & pleinde majesté s'avança vers lui. Sa vieillesse ne ressembloit point a cel-le des hommes, que le poids des années accable sur la terre. Onvoyoit seulement qu'il avoit été vieux avant sa mort; c'étoit un mé-lange de tout ce que la vieillesse a de grave avec toutes les gracesde la jeunesse ; car les graces renaissent même dans les vieillards lesplus caduques, au moment où ils sont introduits dans les ChampsElisées. Cet homme s'avançoit avec empressement & regardoitTélémaque avec complaisance comme une personne qui lui étoitfort chére. Télémaque qui ne le reconnoissoit point, étoit en pei-ne & en suspens.Je te pardonne, ô mon cher fils, lui dit ce vieillard, de neme point reconnoître ; je suis Arcésius pére de Laërte. J'avois finimes jours un peu avant qu'Ulysse mon petit-fils partit pour aller ausiège de Troye : alors tu étois encore un petit enfant entre les brasde ta nourrice ; dès lors j'avois conçu de toi de grandes espérances ;elles n'ont point été trompeuses, puisque je te vois descendu dansle Royaume de Pluton pour chercher ton pére, & que les Dieuxte soutiennent dans cette entreprise. O heureux enfant ! les Dieuxt'aiment & te préparent une gloire égale à celle de ton pére ! Oheu.
Druckschrift
Les avantures [aventures] de Télémaque, fils d'Ulysse
Entstehung
Seite
321
Einzelbild herunterladen
verfügbare Breiten