320 LES AVANTURESmais leur joie n'a rien de folâtre ni d'indécent ; c'est une joie dou-ce, noble, pleine de majesté; c'est un goût sublime de la vérité& de la vertu qui les transporte ; ils sont sans interruption à cha-que moment, dans le même saisissement de cœur où est une mérequi revoit son cher fils qu'elle avoit cru mort; & cette joie qui échape bientôt à la mère, ne s'enfuit jamais du cœur de ces nom-mes. Jamais elle ne languit un instant : elle est toujours nouvel-le pour eux ; ils ont le transport de l'yvresse sans en avoir le trou-ble & l'aveuglement. Ils s'entretiennent ensemble de ce qu'ils vo-yent & de ce qu'ils goûtent; ils foulent à leurs pieds les molles dé-lices, & les vaines grandeurs de leurs anciennes conditions qu'ils dé-plorent; ils repassent avec plaisir ces tristes, mais courtes années, oùils ont eu besoin de combattre contre eux-mêmes, & contre le torrentdes hommes corrompus pour devenir bons ; ils admirent le secoursdes Dieux qui les ont conduits, comme par la main, à la vertu,au milieu de tant de péril. Je ne sai quoi de divin coule sans cesseau travers de leurs cœurs comme un torrent de la Divinité mêmequi s'unit à eux ; ils voyent, ils goûtent qu'ils sont heureux, &sentent qu'ils le seront toujours. Ils chantent les louanges des Dieux,& ils ne font tous ensemble qu'une seule voix, une seule pensée,un seul cœur. Une même félicité fait comme un flux & refluxdans ces ames unies. Dans ce ravi$$ement divin, les $iécles coulentplus rapidement que les heures parmi les mortels ; & cependantmille & mille siécles écoulez n'ôtent rien à leur félicité toujoursnouvelle & toujours entiére. Ils régnent tous ensemble, non surdes trônes que la main des hommes peut renverser, mais en eux-mêmes avec une puissance immuable ; car ils n'ont plus besoin d'ê-tre redoutables par une puissance empruntée d'un peuple vil & mi-sérable ; ils ne portent plus ces vains diadêmes dont l'éclat, cachetant de craintes & de noirs soucis. Les Dieux mêmes les ont cou-ronnez de leurs propres mains avec des couronnes que rien ne peutflétrir.Télémaque qui cherchoit son pére & qui avoit espéré de le trou-ver dans ces beaux lieux, fut si saisi de ce goût de paix & de fé-
Druckschrift
Les avantures [aventures] de Télémaque, fils d'Ulysse
Entstehung
Seite
320
Einzelbild herunterladen
verfügbare Breiten