DE TELEMAQUE. Liv. XVIII. 311les as oubliez; ils t'oublieront, ils te livreront à toi-même, puis-que tu as voulu être à toi, & non pas à eux. Cherche doncmaintenant, si tu le peux, ta consolation dans ton propre cœur.Te voilà à jamais séparé des hommes ausquels tu as voulu plairete voilà seul avec toi-même qui étois ton idole ; apprens qu'il n'ya point de véritable vertu, sans le respect & l'amour des Dieuxà qui tout est du. Ta fausse vertu qui a long-tems éblouï les hommes faciles à tromper, va être confonduë: les hommes ne jugeantdes vices & des vertus que par ce qui les choque ou les accommode,sont aveugles & sur le bien & sur le mal. Ici une lumiere divinerenverse tous leurs jugemens superficiels; elle condamne souvent cequ'ils admirent, & justifie ce qu'ils condamnent.A ces mots, ce Philosophe comme frappé d'un coup de fou-dre, ne pouvoit se supporter soi-même. La complaisance qu'il avait eue autrefois à contempler sa modération, son courage & sesinclinations généreuses, se changent en désespoir. La vuë de sonpropre cœur ennemi des Dieux devient son supplice. Il se voit &ne peut cesser de se voir : il voit la vanité des jugemens des hom-mes, au$quels il a voulu plaire dans toutes $es actions. Il $e faitune révolution universelle de tout ce qui est au-dedans de lui, com-me si on bouleversoit toutes ses entrailles ; il ne se trouve plus lemême ; tout appui lui manque dans son cœur. Sa conscience,dont le témoignage lui avoit eté si doux, s'élève contre lui, &lui reproche amérement l'égarement & l'illusion de toutes ses vertusqui n'ont point eu le culte de la Divinité pour principe & pourfin ; il est troublé, consterné, plein de honte, de remords, etde désespoir. Les Furies ne les tourmentent point, parce qu'il leursuffit de l'avoir livré à lui-même, & que son propre cœur vengeassez les Dieux méprisez : il cherche les lieux les plus sombres pourse cacher aux autres morts, ne pouvant se cacher à lui-même ; ilcherche les ténébres, & ne peut les trouver : une lumiére impor-tune le suit par tout; par tout les rayons perçans de la vérité vontvenger la verité qu'il a négligé de suivre. Tout ce qu'il a aimé luidevient odieux, comme étant la source de ses maux qui ne peutvent
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Les avantures [aventures] de Télémaque, fils d'Ulysse
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311
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