Druckschrift 
Les avantures [aventures] de Télémaque, fils d'Ulysse
Seite
256
Einzelbild herunterladen
 

256 LES AVANTURESdonné des hommes, & livré à la colére des Dieux, je passois montems à percer de mes fléches les colombes & les autres oiseaux quivoloient autour de ce rocher. Quand j'avois tué quelque oiseaupour ma nourriture, il faloit que je me traînasse contre terre avecdouleur pour aller amasser ma proye : ainsi mes mains me prépa-roient dequoi me nourrir.Il est vrai que les Grecs en partant me laissérent quelque provi-sion ; mais elles durérent peu. J'allumois du feu avec des cailloux.Cette vie, toute affreuse qu'elle est, m'auroit paru douce, loindes hommes ingrats & trompeurs, si la douleur ne m'eût accablé,& si je n'eusse sans cesse repasse dans mon esprit ma triste avanture.Quoi ! disois-je, tirer un homme de sa patrie, comme le seulhomme qui puisse venger la Gréce, & puis l'abandonner dans cette lle déserte pendant son sommeil ! Car ce fut pendant mon som-meil que les Grecs partirent. Jugez quelle fut ma surprise, & com-bien je versai de larmes à mon réveil, quand je vis les vaisseauxfendre les ondes. Hélas ! cherchant de tous côtez dans cette Islesauvage & horrible, je n'y trouvai que la douleur.En effet il n'y a ni port, ni commerce, ni hospitalité, ni hom-me qui y aborde volontairement. On n'y voit que les malheureuxque les tempêtes y ont jettez, & on n'y peut esperer de société quepar des naufrages ; encore même ceux qui venoient en ce lieu, n'o-soient me prendre pour me ramener : ils craignoient la colére desDieux & celle des Grecs. Depuis dix ans je souffrois la douleur,la faim ; je nourrissois une playe qui me dévoroit ; l'espérance mê-me étoit éteinte dans mon cœur.Tout-à-coup revenant de chercher des plantes médécinales pourma playe, j'apperçus dans mon antre un jeune homme beau &gracieux, mais fier & d'une taille de Héros. Il me sembla queje voyois Achille, tant il en avoit les traits, les regards & la dé-marche : son âge seul me fit comprendre que ce ne pouvoit êtrelui. Je remarquai sur son visage tout ensemble la compassion &l'embarras, il fut touché de voir avec quelle peine & quelle len-teur je me traînois. Les cris perçans & douloureux dont je fai-sois