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Les avantures [aventures] de Télémaque, fils d'Ulysse
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DE TELEMAQUE. Liv. XV. 255passois dans l'Isle de Lemnos, je voulus montrer à tous les Grecsce que mes flèches pouvoient faire, me préparant à percer un daimqui se lançoit dans un bois; je laissai tomber par megarde la fléchede l'arc sur mon pied, & elle me fit une blessure que je ressens en-core. Aussitôt j'éprouvai ces mêmes douleurs qu'Hercule avoit souffertes ; je remplissois nuit & jour l'Isle de mes cris ; un sang noir& corrompu, coulant de ma playe, infectoit l'air & répandoitdans le camp des Grecs une puanteur capable de suffoquer les hom-mes les plus vigoureux. Toute l'armée eut horreur de me voirdans cette extrémité, chacun conclut que c'étoit un supplice quim'étoit envoyé par les justes Dieux.Ulysse qui m'avoit engagé dans cette guerre, fut le prémier àm'abandonner. J'ai reconnu depuis qu'il l'avoit fait, parce qu'ilpréféroit l'intérêt commun de la Gréce & la victoire, a toutes lesraisons d'amitié ou de bienséance particuliére. On ne pouvoit plussacrifier dans le camp, tant l'horreur de ma playe, son infection,& la violence de mes cris troubloient toute l'armée. Mais au mo-ment que je me vis abandonné de tous les Grecs par les conseilsd'Ulysse, cette politique me parut pleine de la plus horrible inhu-manité & de la plus noire trahison. Hélas! j'étois aveugle, & jene voyois pas qu'il étoit juste que les plus sages hommes fussentcontre moi, de même que les Dieux que j'avois irritez.Je demeurai presque pendant tout le siège de Troye seul, sanssecours, sans espérance, sans soulagement, livré à d'horribles dou-leurs dans cette Isle déserte & sauvage, je n'entendois que lebruit des vagues de la mer qui se brisoient contre les rochers. Jetrouvai au milieu de cette solitude une caverne vuide dans un ro-cher qui élevoit vers le Ciel deux pointes semblables à deux têtes.De ce rocher sortoit une fontaine claire. Cette caverne étoit la re-traite des bêtes farouches, à la fureur desquelles j'étois exposé nuit& jour ; j'amassai quelques feuilles pour me coucher; il ne me res-toit pour tout bien qu'un pot de bois grossiérement travaillé, &quelques habits déchirez, dont j'enveloppois ma playe pour arrê-ter le sang, & dont je me servois aussi pour la nettoyer. aban-don