DE TELEMAQUE. Liv. XIII. 224quelque chose qu'il avoit fait, et à décider contre son sentiment ;mais comme il connoissoit ma lenteur & ma paresse, il ne s'embarrassoit point de tous mes chagrins. Il revenoit opiniâtrement à lacharge, il usoit tantôt de maniéres pressantes, tantôt de souplesseet d'insinuation; sur tout quand il s'appercevoit que j'étois peinecontre lui, il redoubloit ses soins pour me fournir de nouveaux amusemens propres à m'amolir, ou pour m'embarquer en quelqueaffaire où il eut occasion de se rendre nécessaire & de faire valoir sonzéle pour ma réputation.Quoique je fusse en garde contre lui, cette maniére de flater mespassions m'entraînoit toujours; il savoit mes secrets; il me soula-geoit dans mes embarras; il faisoit trembler tout le monde par monautorité. Enfin je ne pus me résoudre à le perdre : mais en le main-tenant dans sa place, je mis tous les gens de bien hors d'état de mereprésenter mes véritables intérêts. Depuis ce moment on n'entendit plus dans mes Conseils aucune parole libre. La Vérité s'éloignade moi ; l'Erreur qui prépare la chute des Rois, me punit d'avoirsacrifié Philoclès à la cruelle ambition de Protésilas. Ceux mêmesqui avoient le plus de zéle pour l'Etat & pour ma personne, se cru-rent dispensez de me détromper après un si terrible exempleMoi-même, mon cher Mentor, je craignois que la Vérité ne per-çât le nuage, & qu'elle ne parvînt jusqu'à moi malgré les flateurs ;car n'ayant plus la force de la suivre, sa lumiére m'étoit importune.Je sentois en moi-même qu'elle m'eût causé de cruels remords,sans pouvoir me tirer d'un si funeste engagement. Ma molesse &l'ascendant que Protésilas avoit pris insensiblement sur moi, me jet-toient dans une espéce de désespoir de rentrer jamais en liberté. Jene voulois ni voir un si honteux état, ni le laisser voir aux autres.Vous $avez, cher Mentor, la vaine hauteur & la fau$$e gloire danslaquelle on élève les Rois : ils ne veulent jamais avoir tort. Pourcouvrir une faute, il en faut faire cent. Plutôt que d'avouër qu'ons'est trompé, & que se donner la peine de revenir de son erreur,il faut se laisser tromper toute sa vie. Voilà l'état des Princes foiFfbles
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Les avantures [aventures] de Télémaque, fils d'Ulysse
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225
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