90 LES AVANTURESquestionna : il fut admiré ; on résolut de le faire Roi. Il s'en dé-fendit sans s'émouvoir : il dit qu'il préféroit les douceurs d'une vieprivée à l'éclat de la Royauté; que les meilleurs Rois étoient mal-heureux, en ce qu'ils ne faisoient presque jamais les biens qu'ilsvouloient faire, & qu'ils faisoient souvent, par la surprise des fla-teurs, les maux qu'ils ne vouloient pas. Il ajouta que si la servi-tude est misérable, la Royauté ne l'est pas moins, puisqu'elle estune servitude déguisée. Quand on est Roi, disoit-il, on dépendde tous ceux dont on a besoin pour se faire obéïr. Heureux celuiqui n'est point obligé de commander ! Nous ne devons qu'à notreseule patrie, quand elle nous confie l'autorité, le sacrifice de notreliberte pour travailler au bien public.Alors les Crétois ne pouvant revenir de leur étonnement, lui de-mandèrent quel homme ils devoient choisir. Un homme, répondit-ilqui vous connoisse bien, puisqu'il faudra qu'il vous gouverne, &qui craigne de vous gouverner. Celui qui désire la Royauté ne laconnoît pas : & comment en remplira-t-il les devoirs, ne les con-noissant point ? il la cherche pour lui, & vous devez désirer unhomme qui ne l'accepte que pour l'amour de vous.Tous les Crétois furent dans un étrange surprise de voirdeux étrangers qui refusoient la Royauté recherchée par tant d'au-tres : ils voulurent savoir avec qui ils étoient venus. Nausocrates,qui les avoit conduits depuis le port jusqu'au Cirque, où l'on célébroit les jeux, leur montra Hazaël, avec lequel Mentor & moi e-tions venus de l'Isle de Cypre. Mais leur étonnement fut encorebien plus grand, quand ils furent que Mentor avoit été esclaved'Hazaël ; qu'Hazaël touché de la sagesse & de la vertu de son es-clave, en avoit fait son conseil & son meilleur ami ; que cet escla-ve mis en liberté étoit le même qui venoit de refuser d'être Roiet qu'Hazaël étoit venu de Damas en Syrie pour s'instruire des Loixde Minos ; tant l'amour de la $age$$e rempli$$oit $on cœur.Les Vieillards dirent à Hazaël: Nous n'osons vous prier de nousgouverner ; car nous jugeons que vous avez les mêmes pensées queMentor. Vous méprisez trop les hommes pour vouloir vous char-
Druckschrift
Les avantures [aventures] de Télémaque, fils d'Ulysse
Entstehung
Seite
90
Einzelbild herunterladen
verfügbare Breiten