62 LES AVANTURESde ce bois la figure du sage Mentor : mais son visage me parut sipâle, si triste & austére, que je n'en pus ressentir aucune joie. Est-ce donc vous, ô mon cher ami, mon unique espérance ? Est-cevous ? Quoi donc ! est-ce vous-même ? Une image trompeuse nevient-elle pas abuser mes yeux ? Est-ce vous, Mentor ? N'est-cepoint vôtre ombre encore sensible à mes maux ? N'êtes-vous pointau rang des ames heureuses qui jouissent de leur vertu, & à qui lesDieux donnent des plaisirs pars dans une éternelle paix aux ChampsElisées ? Parlez, Mentor; vivez-vous encore ? Suis-je assez heureuxpour vous posséder, ou bien n'est-ce qu'une ombre de mon amiEn disant ces paroles, je courois vers lui tout transporté jusqu'àperdre la respiration : il m'attendoit tranquilement sans faire un pasvers moi. O Dieux ! vous le savez, quelle fut ma joie, quandje sentis que mes mains le touchoient. Non, ce n'est pas une vai-ne ombre; je le tiens, je l'embrasse, mon cher Mentor : c'est ain-si que je m'écriai; j'arrosai son visage d'un torrent de larmes : jedemeurois attaché à son cou sans pouvoir parler. Il me regardoittri$tement avec des yeux pleins d'une tendre compa$$ion.Enfin je lui dis : Hélas ! d'où venez-vous ? En quels dangers nem'avez-vous point laisse pendant votre absence, & que ferois-jemaintenant sans vous ? Mais sans répondre à mes questions : Fuyez,me dit-il d'un ton terrible; fuyez, hatez-vous de fuïr. Ici la ter-re ne porte pour fruit que du poison; l'air qu'on respire est em-pesté ; les hommes contagieux ne se parlent que pour se commu-niquer un venin mortel. La volupté lâche & infame, qui est leplus horrible des maux sorti de la boëte de Pandore, amollit lescœurs, & ne souffre ici aucune vertu. Fuyez, que tardez-vous ?ne regardez pas même derriére vous en fuyant ; effacez jusqu'aumoindre souvenir de cette Isle éxécrable.Il dit ; & aussitôt je sentis comme un nuage épais qui se dissipoit dedessus mes yeux, & qui me laissoit voir la pure lumiére : une joiedouce & pleine d'un ferme courage renaissoit dans mon cœur : cet-te joie étoit bien différente de cette autre joie molle & folâtre dontmes sens avoient été empoisonnez : l'une est une joie d'ivresse & detrou-
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Les avantures [aventures] de Télémaque, fils d'Ulysse
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