DE TELEMAQUE. LIV. IV. 63trouble, qui est entrecoupée de passions furieuses, & de cuisans re-mords ; l'autre est une joie de raison, qui a quelque chose de bien-heureux & de céleste ; elle est toujours pure & égale ; rien ne peutl'épuiser : plus on s'y plonge, plus elle est douce ; elle ravit l'amesans la troubler. Alors je versai des larmes de joie, & je trouvoisque rien n'étoit si doux que de pleurer ainsi. O heureux, disois-je, les hommes à qui la vertu se montre dans toute sa beauté !Peut-on la voir sans l'aimer ? Peut-on l'aimer sans être heureux ?Mentor me dit : Il faut que je vous quitte ; je pars dans ce mo-ment : il ne m'est pas permis de m'arrêter. Où allez-vous donc,lui répondis-je ? En quelle terre inhabitable ne vous suivrai-je point ?Ne croyez pas pouvoir m'échaper; je mourrai plutôt sur vos pas.En disant ces paroles, je le tenois serré de toute ma force. C'esten vain, me dit-il, que vous espérez de me retenir. Le cruelMétophis me vendit à des Ethiopiens ou Arabes. Ceux-ci étant al-lez à Damas en Syrie pour leur commerce, voulurent se défairede moi, croyant en tirer une grande somme d'un nommé Hazaël,qui cherchoit un esclave Grec, pour connoître les mœurs de laGréce, & pour s'instruire de nos Sciences. En effet, Hazaël m'a-cheta chérement. Ce que je lui ai appris de nos mœurs, lui adonné la curiosité de passer dans l'Isle de Crête pour étudier les sages Loix de Minos. Pendant notre navigation les vents nous ontcontraint de relâcher dans l'Isle de Cypre; en attendant un vent fa-vorable, il est venu faire ses offrandes au Temple : le voilà quien sort ; les vents nous appellent : déja nos voiles s'enfent. Adieu,mon cher Télémaque ; un esclave qui craint les Dieux, doit sui-vre fidélement son maître. Les Dieux ne me permettent plus d'être à moi; si j'étois à moi, ils le savent, je ne serois qu'à vousseul. Adieu, souvenez-vous des travaux d'Ulysse & des larmes dePénélope, souvenez-vous des justes Dieux. O Dieux protecteursde l'innocence, en quelle terre suis-je contraint de laisser Teléma-que!Non, non, lui dis-je, mon cher Mentor, il ne dépendra pasde vous de me laisser ici : plutôt mourir que de vous voir partirſans
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Les avantures [aventures] de Télémaque, fils d'Ulysse
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