198
HISTOIRE ET COSTUMES
était attaché à un clou, en dehors du navire, mais plongeant dans l’eau.La visite laite, le capitaine du vaisseau retirait le paquet et le remettait àsœur Danel, quoiqu’il fût à l’adresse de M mo Grey (1).
Il arriva un jour que, par malheur, la vessie, mal fixée au clou, s’endétacha, flotta à la mer, fut trouvée sur la plage (2) et portée aux autoritésrévolutionnaires de la ville. Aussitôt M mo Grey est arrêtée comme favori-sant la correspondance des ennemis étrangers de la république avec ceuxdu dedans.
Sœur Danel, voyant quelle allait être cause de la mort de sa supérieure,voulait se déclarer elle-même comme auteur du fait en question. M me Greyl’arrêta en lui disant : « Ma chère amie, ne dites rien; je prends tout sur» moi. Ce n’est pas un grand mal qu’une vieille femme, comme moi,» vienne à mourir. Mais ce serait un grand malheur, et j’en serais incon-» solable, si je vous voyais périr à Cage où vous êtes. »
M mo Grey fut donc condamnée à mort pour avoir favorisé la correspon-dance des ennemis de la république; mais vu son grand âge, de soixanteet quinze ans, la peine fut commuée en celle de la déportation à file deRhé, jusqu’à la paix.
Elle fut donc dirigée vers cette île; mais arrivée à Arras, ses infirmitésl’empêchèrent d’aller plus loin, et elle fut gardée dans la prison de cetteville. Sœur Danel ne voulut jamais la quitter, décidée à la suivre et à laservir partout où on la conduirait.
J’ai vu ces deux héroïnes chrétiennes dans les prisons d’Arras, et c’estd’elles-mêmes que j’ai appris leur histoire. Cette bonne dame Grey, dansla prison, était la mère, la consolatrice de tous ceux qui souffraient avecelle. Elle publiait ses propres chagrins pour ne s’occuper que des leurs.
J’ai partagé la captivité de ces deux respectables femmes. Notre prisonétait l’ancien couvent des dominicains. Que de tristes jours, que de tristes
(1) On ferait un recueil très-amusant de toutes les ruses, de tous les stratagèmes qu’ilfallait employer pour tromper la vigilance des tyrans qui pesaient alors sur la France.
(2) Celte plage de Calais devait être aussi fatale aux émigrés français que l’avait été, àOreste et Pylade, celle de la Tauride. En 1797, cinquante-trois émigrés y furent jetés par unnaufrage, et il ne tint pas au ministre de la justice, Merlin de Douai, qu’ils ne fussent tousfusillés, comme étant rentrés en France sans s’être fait, au préalable, rayer de la fatale listedes émigrés. Ces malheureux en furent quittes pour quatre ans de détention; ce qui, à celleépoque, pouvait être regardé comme une faveur bien rare.